La gaieté et la force revinrent au major Dobbin, toujours en augmentant; ses compagnons de traversée ne pouvaient s'expliquer une métamorphose si subite. Dobbin plaisantait maintenant avec les officiers, tirait le bâton avec les matelots, courait sur les cordages comme le plus agile des mousses, et chantait le soir des chansonnettes au grand divertissement de tout l'équipage assemblé pour prendre le grog. Enfin, il était devenu si aimable, si gai, si enjoué que le capitaine, qui jusqu'alors l'avait regardé comme un pauvre sire et un être presque nul, avait fini par s'avouer à lui-même que le major, malgré sa réserve, était un officier fort instruit et fort capable.
«Il n'a pas des manières très-distinguées, disait le capitaine à son second, et peut-être représenterait-il assez mal au palais du gouverneur, où Sa Seigneurie et lady Williams m'ont honoré de leurs attentions particulières, et me prenant la main devant toute la compagnie, m'ont invité à prendre un verre de bière avec eux devant le commandant en chef; mais s'il ne possède pas d'excellentes manières, il y a au moins de ça dans cet homme-là.»
Le capitaine du Ramchunder prouvait par là qu'il était aussi capable de sonder les mystères de la nature humaine que de commander une manœuvre.
À dix jours environ des côtes de l'Angleterre, le bâtiment fut arrêté par un calme plat. Dobbin se livra alors à des accès d'impatience et de mauvaise humeur qui surprirent tous ses camarades, charmés jusque-là de sa bonhomie et de son entrain; mais, lorsque la brise vint de nouveau, on le vit se livrer à tous les transports d'une joie enfantine. Ah! son cœur battit bien fort lorsque le pilote du port monta à bord du navire, lorsqu'il aperçut les deux tours amies du clocher de Southampton!
CHAPITRE XXVI.
Notre ami le major.
Notre ami le major s'était rendu si populaire à bord, qu'au moment où lui et M. Sedley descendirent dans le canot qui vint les prendre pour les débarquer, tout l'équipage, matelots et officiers, à commencer par le capitaine, l'accompagnèrent de hourras d'adieux qui firent rougir le major, et il secoua la tête en signe de remercîments. Jos, persuadé que ces acclamations étaient pour lui, ôta son chapeau à galon d'or et l'agita avec une grâce pleine de majesté. En quelques coups de rames le canot fut au rivage; nos deux voyageurs descendirent sur le port et se dirigèrent vers l'hôtel du Roi-George.
La vue de la réjouissante tranche de bœuf, du pot d'argent couronné d'écume qui, dans les magnifiques salons du Roi-George, accueillent le voyageur au retour de ses courses lointaines, n'eurent point assez d'empire sur Dobbin pour le décider à passer plusieurs jours au milieu de ces douceurs et de ce bien-être. Dès son arrivée, il demanda des chevaux de poste, et à peine à Southampton, il aurait voulu être déjà sur la route de Londres. Jos se refusa obstinément à quitter le soir même cette nouvelle Capoue. À quoi bon passer la nuit au milieu des cahots de la route alors que la plume et l'édredon vous invitent à une douce et moelleuse paresse, au lieu et place de cet affreux lit de Procuste, sur lequel les voyageurs qui reviennent du Bengale sont obligés de s'étendre dans leur étroite et incommode cabine? Jos ne comprenait pas que l'on pût songer à partir avant d'avoir retrouvé son bagage, que l'on pût se remettre en route avant d'avoir au moins pris un bain.
Le major se vit donc forcé d'attendre encore pour cette nuit, et d'annoncer tout simplement par lettre son arrivée à sa famille. Dobbin supplia Jos d'écrire de son côté à ses amis; Jos promit, mais ne tint pas sa promesse. Le capitaine, le chirurgien et un des deux passagers vinrent dîner à l'hôtel avec nos deux amis. Jos déploya toute sa science à commander un dîner. Il promit qu'il partirait le lendemain avec le major pour Londres. L'hôtelier racontait depuis que c'était plaisir de voir avec quelle satisfaction M. Sedley huma sa première pinte de bière, comme doit faire tout bon Anglais qui, après une longue absence, remet le pied sur le sol britannique.
Le lendemain matin, de très-bonne heure, suivant son habitude, le major Dobbin était sur pied, tout rasé et tout habillé. Personne n'était levé dans l'auberge, à l'exception de celui qui fait les souliers et qui semble être une créature pour laquelle le sommeil est un mythe. Le major pouvait entendre les gens de la maison ronfler en chœur, tandis que lui errait à l'aventure dans les corridors déserts. À ce moment le décrotteur, dont les yeux ne se ferment jamais, allait de porte en porte faire sa distribution de bottes à revers, bottes à haute tige, demi-bottes, etc., etc.... Le domestique indigène de Jos se leva enfin, prépara le hookah de son maître et disposa son formidable attirail de toilette. Les filles d'auberge commençaient alors à sortir de leurs soupentes, et, rencontrant le nègre dans les couloirs, elles furent tout effrayées, pensant se trouver en face du diable. Lui et Dobbin faillirent plus d'une fois se laisser tomber au milieu des seaux qui obstruaient le passage et dont elles se servaient pour laver l'hôtel du Roi-George. Enfin l'un des garçons vint ouvrir la porte et tira les verrous. Le major crut qu'enfin l'heure du départ était sonnée, et il demanda sur-le-champ une chaise de poste pour se mettre en route.