Cette réflexion était bien faite pour le décider à entrer. La fenêtre de la pièce où elle se tenait d'ordinaire était ouverte et personne n'était dans la chambre. Le major crut apercevoir le piano et le tableau placé au-dessus qui occupait toujours la même place qu'autrefois. Alors les mêmes inquiétudes vinrent l'assaillir. Mais la plaque de cuivre indiquait bien la porte de M. Clapp, et Dobbin, soulevant le marteau, le laissa retomber de tout son poids.

Une jeune fille de seize ans à l'air mutin, aux yeux vifs, aux joues roses, accourut à cet appel et regarda fixement le major qui se soutenait contre le mur. Il était pâle et défait comme un mort, et il eut grand'peine à retrouver assez de force pour murmurer ces mots:

«Mistress Osborne demeure-t-elle encore ici?»

La jeune fille poursuivit son examen pendant quelques minutes encore, puis pâlissant à son tour:

«Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est le major Dobbin: et elle lui tendit la main. Vous ne vous souvenez plus de moi, lui dit-elle, je vous appelais le major sucre d'orge.»

Aussitôt, et c'était la première fois de sa vie qu'il se livrait à un pareil transport, le major serra étroitement la jeune fille et l'embrassa. Pour elle, elle se mit à rire, à se livrer aux transports d'une folle gaieté, à pousser des cris de joie, à appeler son père et sa mère de toute la force de ses poumons. Le digne couple ne tarda pas à paraître, déjà ils avaient aperçu le major à travers la fenêtre de la cuisine, et n'avaient pas été peu surpris de voir leur jeune fille entre les bras d'un grand gaillard en habit bleu et en pantalon blanc.

«Vous ne reconnaissez donc pas votre vieil ami? leur dit-il non sans rougir un peu. Vous ne vous souvenez donc plus de moi, mistress Clapp, et de ces bons gâteaux que vous étiez dans l'usage de me faire pour le thé? Regardez-moi bien, Clapp, je suis le parrain de George: me voici tout frais débarqué de l'Inde.»

On se donna aussitôt de bonnes poignées de main, mistress Clapp parut à la fois fort attendrie et fort charmée, et elle prit plusieurs fois le ciel à témoin de sa joie.

Le maître et la maîtresse du logis conduisirent le digne major auprès de John Sedley; il reconnut jusqu'aux moindres parties de l'ameublement, depuis le vieux piano, qui avait bien eu aussi son mérite dans son temps, jusqu'aux écrans et au petit porte-montre en albâtre dont le disque blanchâtre encadrait la montre d'or du vieux Sedley. Dobbin se plaça dans le fauteuil vacant de son ancien ami. Le père, la mère et la fille, en entremêlant leur récit des exclamations les plus pathétiques, informèrent le major des faits que nous connaissons déjà, mais qu'il ignorait pour sa part complétement, tels que la mort de mistress Sedley, l'installation de George chez son grand-père Osborne, la séparation qui avait été si cruelle pour sa mère enfin, et tous les autres détails de la vie d'Amélia. Deux ou trois fois il fut sur le point d'entamer la question de mariage, et deux ou trois fois il s'arrêta tout court pour ne point exposer à leurs yeux les secrets de son cœur. On lui apprit enfin que mistress Osborne était allée se promener avec son père à Kensington-Gardens où elle accompagnait toujours ce vieillard désormais si faible et si débile, ce qui rendait bien triste et bien pénible l'existence de cette pauvre femme qui se conduisait comme un ange à l'égard de son père.

«Je suis fort à court de temps, dit alors le major, et je suis pris ce soir par des affaires d'importance; je serais pourtant bien aise de voir mistress Osborne. Miss Polly pourrait-elle m'accompagner et me montrer le chemin?»