«Non, non, répondit-il en lui lâchant les mains; qui a pu vous faire un pareil mensonge? Nous avons fait la traversée avec Jos sur le même bâtiment, et il revient pour vous donner l'aisance et le bonheur.
—Mon père! mon père! s'écria Emmy, écoutez ces bonnes nouvelles: mon frère est en Angleterre. Il vient prendre soin de vous. Voici le major Dobbin.»
M. Sedley releva la tête comme un homme qui est pris à l'improviste et qui cherche à recueillir ses pensées; il fit au major un profond salut à l'ancienne mode, en lui demandant si son digne père, sir William, était toujours en bonne santé, ajoutant qu'il se proposait d'aller lui rendre prochainement la dernière visite qu'il en avait reçue. Il y avait huit ans que sir William n'était venu voir le pauvre Sedley, et c'était cette visite que le bon vieillard songeait à rendre.
«Il n'a plus sa tête bien présente,» dit tout bas Emmy à Dobbin au moment où ce dernier serrait cordialement la main du vieillard.
Malgré les importantes affaires que Dobbin prétextait avoir à Londres ce soir-là, le major, sur l'invitation de M. Sedley, consentit à prendre le thé. Amélia, donnant le bras à sa jeune amie, ouvrit la marche avec elle, tandis que M. Sedley restait en partage à Dobbin. Le vieillard marchait très-doucement, et il en profita pour raconter à son compagnon une foule d'anciennes histoires sur lui, sur sa pauvre chère épouse, sur sa prospérité passée, et enfin sur sa banqueroute. Ses pensées, comme cela arrive toujours pour les vieillards dont la mémoire faiblit, se reportaient toutes au premier temps de la vie, et le passé pour lui se résumait à peu de chose près dans la catastrophe qu'il avait subie. Le major le laissait parler tout à son aise; ses yeux, pendant ce temps, ne quittaient point l'être adoré qui marchait devant lui, cette chère petite image toujours présente à son imagination, toujours associée à ses prières, divine apparition qui venait embellir tous ses rêves.
Ce soir-là, le bonheur, la joie intérieure d'Amélia éclataient dans ses traits et dans ses mouvements. Elle s'acquitta de ses devoirs de maîtresse de maison avec une grâce et une délicatesse parfaites. Tel fut, du moins, l'avis de Dobbin, qui la suivait des yeux à travers la demi-obscurité du jour sur son déclin. Il était donc enfin arrivé pour lui ce moment après lequel il soupirait depuis si longtemps; combien de fois sur les rives lointaines, sous les brûlantes ardeurs du soleil de l'Inde, au milieu de marches forcées, sa pensée, traversant les mers, ne s'était-elle pas transportée auprès d'elle; alors elle lui était apparue telle qu'il la voyait maintenant, comme un ange consolateur pour la vieillesse et l'infirmité, et rehaussant son indigence de toute la grandeur de sa résignation.
Le major trouvait le thé d'autant meilleur qu'il le recevait de la main d'Amélia, et Amélia lui servait tasse sur tasse, se faisant un malin plaisir d'encourager cette disposition. À vrai dire, elle ignorait que le major n'avait point encore dîné, et que son couvert l'attendait chez Slaughter, à cette même place où George et Dobbin avaient fait ensemble de joyeux repas dans le temps où Amélia n'était encore qu'une enfant, une élève à peine sortie de la maison de miss Pinkerton.
La première chose que mistress Osborne fit voir au major fut la miniature de Georgy; ce fut la première chose qu'elle monta chercher en arrivant à la maison. L'enfant, bien entendu, était dix fois plus joli, mais n'était-ce pas d'un noble cœur d'avoir pensé à l'apporter à sa mère? Jusqu'au moment où son père alla se coucher, elle ne parla pas beaucoup de Georgy. Il était trop douloureux pour lui d'entendre parler de M. Osborne de Russell-Square; il ne se doutait point assurément que depuis quelques mois il ne vivait que des bienfaits de son rival, et ce nom prononcé en sa présence eût excité de sa part la plus vive colère.
Dobbin raconta à Amélia ce qui s'était passé à bord du Ramchunder et exagéra peut-être encore les bienveillantes dispositions de Jos à l'égard de son père. Ce qu'il y avait de certain, c'est que le major, par son insistance pendant le voyage à représenter à son compagnon les devoirs que sa position lui imposait vis-à-vis de son père, avait fini par arracher de lui la promesse qu'il se chargerait de sa sœur et de son neveu. L'irritation de Jos, à propos des billets que le vieillard avait tirés sur lui, s'était un peu calmée au récit que Dobbin lui avait fait de ses petites misères personnelles, du fameux envoi de vins dont le vieillard l'avait favorisé. Enfin, par ses ménagements, il avait amené M. Jos qui, après tout, n'était pas d'un caractère intraitable, quand on savait le prendre par la douceur et la flatterie, à manifester des dispositions très-favorables pour la famille qu'il allait retrouver en Europe.
En un mot, s'il faut le dire, le major donna une entorse à la vérité au point d'affirmer au vieux M. Sedley que la cause du retour de Jos en Europe était l'unique désir de le revoir.