Puis ensuite, suivant son habitude, elle se reprocha son égoïsme et son ingratitude, et résolut de faire réparation à l'honnête William du dédain qu'elle ne lui avait pas témoigné, mais qu'elle avait ressenti pour son piano. Comme on était quelques jours après dans le salon, et tandis que Jos, selon son ordinaire, se laissait aller aux douceurs du sommeil, Amélia, d'une voix défaillante, dit au major Dobbin:
«J'ai à vous demander pardon.
—Et à propos de quoi? répliqua celui-ci.
—Mais.... à propos de ce petit piano.... Je ne vous ai jamais remercié de me l'avoir donné; il y a bien des années de cela.... avant mon mariage.... Je croyais qu'il me venait d'un autre.... Je vous remercie, William.»
En même temps, elle tendit la main, mais le cœur de la pauvre femme était bien gros et ses yeux se remplirent bientôt de larmes.
William ne put y tenir davantage.
«Amélia, Amélia, lui dit-il, j'avais acheté ce piano pour vous, je vous aimais alors comme je vous aime encore maintenant, car il faut bien que je finisse par vous le dire. Je crois que mon amour a commencé dès le premier jour où je vous ai vue, lorsque George me conduisit chez vous pour me faire voir la femme à laquelle il avait engagé sa foi. Vous étiez alors une jeune fille en robe blanche, en longues boucles. Vous êtes arrivée en chantant, il me semble vous voir encore. Le soir, nous sommes allés au Vauxhall; dès lors, je n'ai plus pensé qu'à une femme au monde, et cette femme c'était vous. Pendant ces douze années qui viennent de s'écouler, je crois n'avoir pas été une heure entière chaque jour sans penser à vous. J'étais venu pour vous le dire avant mon départ pour l'Inde, mais alors vous m'avez paru si indifférente et si froide que je ne n'ai pas eu le courage de vous faire cet aveu. Ma présence ou mon départ, peu vous importait alors.
—Ah! je suis une ingrate, reprit alors Amélia.
—Non, non, mais une indifférente, continua Dobbin sur le ton du désespoir. Et d'ailleurs, de quel droit puis-je prétendre inspirer d'autres sentiments à une femme? Je sais maintenant à quoi m'en tenir. Votre découverte sur le piano vous a brisé le cœur, vous regrettez qu'il vienne de moi et non de George. Mais pardonnez à un moment d'oubli sans lequel je n'aurais jamais parlé comme je viens de le faire, à un égarement d'une minute et à la folle pensée qui m'a fait croire qu'un dévouement et une constance de plusieurs années pouvaient plaider en ma faveur.
—C'est vous qui êtes bien dur et bien cruel maintenant, dit Amélia en s'animant à son tour. George est toujours mon mari sur la terre comme dans le ciel. Comment pourrais-je jamais en aimer un autre que lui? Encore maintenant je lui appartiens comme la première fois où vous m'avez vue, mon cher William. C'est lui qui m'a appris à connaître tout ce qu'il y avait de bon et de généreux en vous, à vous aimer comme un frère. Et depuis lors n'avez-vous pas fait tout au monde pour moi, pour mon enfant? Vous, mon meilleur ami, mon protecteur le plus dévoué! Ah! si vous étiez venu quelques mois plus tôt, vous m'auriez épargné peut-être cette cruelle et pénible séparation. J'ai manqué en mourir, mais, hélas! vous n'étiez point là, quoique mes vœux, mes prières vous appelassent alors, et on m'a séparé de mon enfant, on l'a enlevé à sa mère! William, c'est un noble cœur que celui de Georgy. Soyez son ami et restez encore le mien....»