«Il aurait fait aussi bien de rester à Madras pour le temps qu'il passe avec nous, disait miss Anna en parlant de son frère.

—Mais, mon Dieu, miss Anna! le major ne songe point à vous épouser!»

Jos Sedley menait une existence noblement oisive, ainsi qu'il convenait à une personne de sa haute importance. Sa première démarche avait été pour se faire recevoir au Club-Oriental où il passait toutes ses matinées en compagnie de ses amis des Indes, où il dînait, où il prenait des convives qu'il amenait chez lui.

Il était convenu qu'Amélia ferait les honneurs à ces messieurs et à leurs femmes; et comme de juste, dans ces dîners, on ne parlait guère que de l'Inde. Ne vous imaginez pas, toutefois, que ce sujet présente quelque chose de bien neuf et de bien original; la comédie humaine est toujours à peu près la même partout!

Avant peu, Amélia eut un carnet de visite, et une grande partie de sa journée se passa régulièrement à aller voir les femmes des hauts dignitaires qui avaient exercé dans les présidences de Bombay, de Calcutta et de Madras. Nous nous habituons bien vite, en général, aux changements qui surviennent dans notre existence. C'est ainsi qu'Amélia fut bientôt rompue à cette vie. La voiture allait tous les jours faire sa tournée ordinaire, et le petit groom en livrée ne faisait que quitter le siége et y remonter, déposant à chaque porte les cartes de Jos et d'Amélia. À de certaines heures, Emmy allait prendre Jos à son club pour aller ensuite se promener au grand air, ou bien elle emmenait le vieux Sedley et le conduisait à Regent-Park. Au bout de quelque temps, elle avait aussi bien pris son parti de sa femme de chambre et de sa voiture, de son carnet et de son groom, que naguère de l'humble existence qu'elle menait à Brompton, et elle s'accommodait aussi bien de l'un que de l'autre. Sa destinée lui aurait donné une couronne de duchesse qu'elle ne se serait pas moins bien tirée du rôle qu'elle aurait eu à jouer.

Parmi les femmes de la société de Jos, chacune s'accordait à dire que c'était une charmante jeune femme qui n'avait peut-être pas beaucoup de ressources en elle, mais qui, au demeurant, était charmante. Qui aurait pu dire autrement?

Les hommes aimaient en elle sa bonté simple et naturelle, sa candeur et la franchise de ses manières. Les jeunes élégants qui venaient passer à Londres le temps de leur congé, les lions de la mode, aux chaînes d'or étincelantes, aux moustaches retroussées, qui sur la banquette de leur cab éblouissaient les passants, qui hantaient les plus riches hôtels du quartier aristocratique; eh bien! ces lions de la mode admiraient mistress Osborne, aimaient galoper dans le parc aux portières de sa voiture ou à être admis à l'honneur de lui dire une visite du matin. Swankey, officier dans les gardes du corps, un lovelace de la plus dangereuse espèce, le plus grand garnement de toute l'armée des Indes, fut un jour surpris par le major Dobbin à faire en tête à tête à Amélia une description de la chasse aux cochons sauvages. À partir de ce moment, cet officier allait toujours disant du mal d'un grand diable des armées royales, aussi maigre que long, qui ne pouvait souffrir l'esprit des autres dans la conversation.

Tout autre que le major n'aurait pas manqué de ressentir de la jalousie à l'occasion de ce capitaine du Bengale; mais Dobbin était d'une nature trop généreuse, d'une âme trop confiante pour concevoir jamais aucun soupçon sur Amélia. Il se sentait heureux des hommages et de l'admiration qu'avaient pour elle tous ceux qui l'approchaient. Depuis qu'elle était femme n'avait-elle pas toujours été persécutée et méconnue? Il ressentait donc une véritable joie à voir cette âme si bien douée s'épanouir au souffle du bonheur et sa gaieté lui revenir avec les jours de prospérité. Tous ceux qui avaient du cœur et de l'esprit complimentaient le major du bon sens dont il faisait la preuve par un tel choix, s'il est vrai de dire que l'on conserve son bon sens au milieu des illusions de l'amour.

Jos s'était fait présenter à la cour, comme doit faire tout bon sujet de notre gracieux souverain; mais Jos avait eu soin de se rendre d'abord à son club dans sa grande tenue en attendant Dobbin, qui devait venir l'y chercher dans un vieil uniforme râpé. À partir de ce moment, Jos, qui avait eu auparavant des tendances libérales, devint un effréné tory et l'une des colonnes de l'État, si bien qu'il ne se tint pour content qu'après avoir fait présenter Amélia à la cour. Il s'était persuadé qu'il entrait pour quelque chose dans le salut du royaume et que le souverain ne pouvait être parfaitement heureux que lorsqu'il aurait vu Jos Sedley et sa famille se ranger sur les marches du trône.

Emmy s'amusait beaucoup de cette idée de présentation.