Une expression ineffable de douceur brillait sur sa figure tandis qu'elle se livrait, pleine de grâce et de légèreté, aux mille petits soins de la garde-malade. Ah! il faut être aveugle ou insensible pour ne pas trouver à la femme qui allaite son enfant ou qui est assise au chevet d'un vieillard comme un reflet d'amour et de compassion répandu sur les traits de sa figure!
Alors se ferma dans le cœur du pauvre Sedley une secrète blessure qui y saignait depuis plusieurs années, alors il se livra à toutes les douceurs d'une tendresse sans arrière-pensée. Le vieillard, touché à ses derniers moments de tant d'affection et d'amour filial, oublia les reproches secrets qu'il nourrissait contre sa fille, les torts dont il l'avait, de concert avec sa femme, accusée plus d'une fois pendant leurs longues heures d'insomnie; alors qu'ils lui faisaient un crime de tout sacrifier à son fils, de fermer les yeux sur la vieillesse et l'infortune de ses parents pour ne plus voir que son enfant, de s'être livré à des transports insensés, absurdes, exagérés lorsqu'on l'avait séparé de Georgy. Le vieux Sedley en approchant du moment suprême reconnut combien ces griefs étaient peu fondés, et rendit justice à cette victime patiente et résignée. Un soir où, comme d'habitude, elle rentrait dans sa chambre sur la pointe du pied, elle trouva le vieillard éveillé, et il lui fit l'aveu du secret qui lui pesait si fort sur le cœur.
«Ah! Emmy, lui dit-il en finissant, j'ai été bien injuste, bien ingrat à votre égard;» et en même temps il lui tendait une froide et débile main.
Pendant cela, Emmy, agenouillée au pied du lit, élevait son âme à Dieu, tandis que le vieillard priait avec elle serrant toujours sa main dans la sienne. Ami lecteur, puissions-nous dans un moment semblable trouver un cœur comme celui-là pour s'unir à nos dernières prières!
Peut-être alors toute sa vie passée vint-elle se présenter à son esprit, peut-être, se reportant aux débuts de sa carrière, vit-il ses premiers efforts couronnés d'heureux succès, suivis de prospérité et de grandeurs pour faire place enfin au désastre qui avait ruiné ses dernières années sans lui laisser d'autre espoir que la mort, qui venait maintenant frapper à sa porte. Il n'y avait plus à nourrir aucun projet de revanche contre la fortune, qui, après avoir mis à néant ce qu'il y avait de fort et d'énergique en lui, ne lui avait laissé que l'indigence et le déshonneur. Sa vie aboutissait au néant de toutes ses vanités, de toutes ses espérances, et il ne restait plus devant lui que ses déceptions passées et la mort. Dites-moi, cher lecteur, quel sort trouvez-vous préférable ici-bas, ou de mourir au sein de la prospérité et de la gloire, ou de succomber dans la pauvreté et l'humiliation? d'être riche et de subir la loi commune, ou de quitter la vie après avoir perdu la partie? Quel singulier sentiment doit alors éprouver celui qui arrive à ce jour de la vie où il n'a plus qu'à se dire: Demain, succès ou défaite peu importe! demain le soleil se lèvera comme à l'ordinaire et des milliers de mortels se rendront ou à leurs plaisirs ou à leurs travaux accoutumés, sans s'apercevoir seulement que je suis sorti de la mêlée.
Et il se leva ce jour où le monde continua à se laisser emporter au courant de ses plaisirs et de ses affaires, sans s'apercevoir toutefois que le vieux Sedley manquait dans la foule. Désormais il n'avait plus de luttes à soutenir contre la fortune, d'espérances à concevoir, de projets à former. Il ne lui restait plus qu'à aller prendre sa place dans un coin solitaire et inconnu du cimetière de Brompton, à côté de sa fidèle épouse.
Jos, Georgy et le major Dobbin accompagnèrent ses restes au champ de repos dans une voiture de deuil. Jos revint pour les funérailles de l'Hôtel de la Jarretière à Richmond, où il avait été passer quelques jours après ce douloureux événement. Il ne se souciait pas beaucoup de rester à la maison auprès de lui après un si triste événement. Emmy accomplit, comme toujours, son devoir jusqu'au bout. Elle était triste plutôt qu'abattue et son chagrin avait quelque chose de solennel. Elle demandait à Dieu de lui envoyer une fin aussi calme et aussi sereine que celle du vieillard, autant de soumission aux décrets de la Providence qu'il en avait montré dans ses dernières paroles où respiraient la foi, la résignation, la confiance la plus complète dans son juge souverain.
Le vieux Sedley, à ce moment suprême, tout en serrant la main de sa fille faisait un triste retour sur ses douleurs passées, et il trouvait moins de regret à quitter la vie et moins d'amertume dans la mort.
Si, vers le même temps, nous nous transportons à Russell-Square, nous y verrons le vieil Osborne disant à Georgy:
«Voulez-vous savoir ce que peuvent le mérite, le travail, l'intelligence des affaires, regardez-moi! Comparez d'une part ce que j'ai fait, mon crédit chez le banquier; et voyez de l'autre les belles spéculations de M. Sedley qui n'ont abouti qu'à une faillite. Et pourtant, il y a vingt ans, il était dans une meilleure position que moi et avait dix mille livres sterling de plus.»