Insensible à toutes ces merveilles, Jos se livre au sommeil; enveloppé dans son foulard, il se met à son aise, ou bien encore il parcourt les nouvelles anglaises contenues dans les colonnes du Galignani, feuille bénie de tous les Anglais qui voyagent loin du sol natal. Du reste que Jos dormît ou non, ses amis ne s'apercevaient que fort peu de son absence.

Ce fut là qu'Emmy apprit à goûter des plaisirs jusqu'alors inconnus pour elle; ce fut là que, pour la première fois, elle fut initiée aux merveilles de Mozart et de Cimarosa. Nous avons déjà entretenu nos lecteurs des prédilections du major pour la musique et de l'ardeur avec laquelle il se livrait à l'étude de la flûte; mais son plus grand bonheur était de voir le ravissement que ces opéras causaient à Emmy. Un nouveau monde se révélait à elle au milieu de ces suaves et mélodieuses harmonies. Les chefs-d'œuvre de Mozart pouvaient-ils laisser insensible une âme aussi exquise et aussi délicate? La tendresse de certains passages de Don Juan avait caressé son âme de si délicieuses émotions, que parfois elle se demandait le soir, dans le recueillement de la prière, si ce n'était point pécher que d'éprouver une si vive jouissance à entendre ces pures harmonies. Le major, aux lumières théologiques duquel elle avait recours en ces circonstances, dont l'âme était d'ailleurs si pieuse et si noble, lui disait que, pour sa part, ce bonheur intérieur, qui lui venait des chefs-d'œuvre de l'art ou de la nature, ne pouvait que lui inspirer de la reconnaissance envers Dieu; et que, pour lui, le plaisir d'écouter de la belle musique ressemblait à celui qu'il éprouvait en contemplant les étoiles du ciel ou la végétation de la terre.

Nous prenons plaisir à nous arrêter à cette période de la vie d'Amélia, parce que ce fut pour elle une époque de joie pure et sans mélange. On a pu remarquer jusqu'ici que les nobles inspirations de son intelligence ont toujours été étouffées par le délaissement et le dédain, comme c'est, hélas! le sort d'une femme ici-bas; car chacune des personnes de ce sexe aimable trouvant une rivale dans toutes ses semblables, est sûre d'avance de voir traiter, avec un charitable empressement, sa réserve de gaucherie, sa candeur de sottise; et ce silence, qui n'est qu'une protestation timide contre la malveillance de ceux qui tiennent le monde à leur discrétion, est loin de trouver grâce devant le tribunal de l'inquisition féminine.

Telle avait été à peu près jusqu'alors la société de cette pauvre et chère Emmy, qui enfin se trouvait placée en compagnie d'un galant homme. Or, c'est là une espèce plus rare qu'on ne pense, dans la société, où l'on trouve beaucoup de petits maîtres qui ont des habits de la dernière coupe, mais peu de gens qui savent unir la bonté à la générosité des sentiments, et poussent l'ignorance des petites intrigues jusqu'à la simplicité. Pour moi, si j'avais à faire une liste des gens de cette espèce, elle serait bientôt terminée. Toutefois, je mettrais d'abord en tête notre cher ami le major. Ses jambes sont démesurées, sa figure est jaune, ses lèvres minces, ce qui au premier abord forme un ensemble assez ridicule, c'est vrai; mais il a l'esprit juste, le cœur bon, une vie irréprochable, une âme tout à la fois candide et dévouée. Sa tournure avait plus d'une fois prêté matière aux railleries des deux George, et il en était peut-être bien résulté quelque doute et quelque incertitude dans l'esprit de la petite Emmy sur la valeur et les mérites du major. Mais qui de nous n'a pas aussi ses heures de méprise? qui de nous n'a pas maintes fois changé d'opinion sur son héros? Emmy, dans ces jours de bonheur qu'elle goûtait maintenant, sentit ses idées se modifier singulièrement sur le compte du major.

Ce temps fut peut-être le plus heureux de la vie d'Emmy. Toutefois, qui de nous peut se faire une juste idée de son bonheur? qui de nous peut s'arrêter et dire: «Je suis maintenant au comble de mes vœux; je touche au faîte des félicités humaines?» Quoi qu'il en soit, chacun de nos deux voyageurs goûtait, dans cette tournée d'été, une joie aussi complète qu'aucun des couples qui, cette année, étaient partis de l'Angleterre. Georgy ne les quittait point; mais c'était le major qui portait le châle d'Emmy, qui prenait soin de ses affaires, dans leurs excursions vagabondes, pendant que notre jeune espiègle courait toujours en avant et grimpait sur les arbres ou les ruines des vieux châteaux. Nos deux paisibles touristes s'asseyaient sur l'herbe, et le major fumait son cigare avec un sang-froid imperturbable, tandis qu'Emmy dessinait un paysage ou de vieilles ruines. Ce fut pendant ce voyage que l'auteur de la présente histoire eut l'avantage de faire la connaissance de ses héros.

On était alors dans la charmante petite capitale du grand-duché de Poupernicle, la même ville où sir Pitt Crawley avait rempli avec tant de distinction l'office d'attaché.

Le major et sa société étaient descendus avec les domestiques à l'hôtel des Princes, le meilleur de toute la ville, et le soir, les voyageurs dînèrent à la table d'hôte. Tout le monde remarqua l'air majestueux et grave que Jos mettait à sabler ou plutôt à déguster le johannisberg qu'il avait demandé. On put aussi constater que l'enfant était doué d'un excellent appétit, et qu'il engloutissait bœuf grillé, côtelettes, salades, puddings, volailles rôties et plats sucrés avec une résolution qui faisait honneur aux mâchoires de son pays. Après avoir ainsi tenu bon devant une quinzaine de plats, il ferma la marche par l'absorption de quelques friandises, en ayant soin par prévoyance de remplir en même temps ses poches. Plusieurs des convives charmés de ses manières ouvertes et aimables l'aidèrent eux-mêmes à dévaliser les assiettes de macarons qu'il grignota en se rendant au théâtre où tous les bons et flegmatiques allemands allaient ponctuellement passer leur soirée. Sa mère, toujours en grand deuil, riait et rougissait à la fois des espiègleries de son fils pendant le dîner, sans en paraître la moins du monde fâchée. Le colonel, car notre ami Dobbin avait obtenu ce grade à peu près vers cette époque, le colonel raillait l'enfant avec le plus grand sérieux du monde et lui présentait tous les plats auxquels il n'avait point touché, en le suppliant de ne point faire jeûner ainsi son estomac et lui offrant, même si besoin était, de faire venir un supplément.

Il y avait ce soir-là représentation par ordre au théâtre grand-ducal de la cour de Poupernicle. Mme Schroeder Devrient, alors dans l'éclat de la beauté et du talent, remplissait le rôle principal dans le merveilleux opéra de Fidelio. De nos stalles d'orchestre, il nous était facile d'apercevoir nos quatre compagnons de la table d'hôte, remplissant la loge que le propriétaire de l'hôtel des Princes tenait à la disposition de ses plus riches visiteurs. Je ne pus m'empêcher de remarquer l'effet que produisirent sur mistress Osborne ces notes harmonieuses et pures auxquelles venait se joindre tout le pathétique que déployait l'actrice dans son jeu. La figure de M. Osborne brillait d'une telle expression d'admiration et de bonheur, que le petit Fripps, attaché d'ambassade, à la voix grasseyante et aux prétentions d'homme blasé, ne put s'empêcher de s'écrier:

«Vai Dieu, cela fait plaisi de voâ une femme dans de paeils tanspots d'essaltation!»

Le lendemain on donnait une pièce de Beethoven: die Schlacht bei Vittoria (la bataille de Vittoria). Au lever du rideau, Marlborough s'avance au milieu d'un morceau d'ensemble de tous les instruments; c'est une confusion du bruit des tambours, des notes aiguës des trompettes, du roulement de l'artillerie et des cris des mourants, qui se termine par le chant national et triomphateur du God save the King.