Une autre fois, étant allée assister au débarquement du paquebot, un matin où il avait fait beaucoup de vent, elle s'amusait à considérer les ravages causés par le mal de mer sur la figure des passagers. Lady Hingstone se trouvait au nombre des victimes et avait énormément souffert de la traversée. Ses jambes pouvaient à peine la soutenir pour traverser la planche qui conduisait du navire à la jetée; mais elle retrouva toute son énergie en apercevant Becky qui, sous son chapeau rond, la regardait avec un sourire impitoyable et railleur. La noble dame y répondit par un air de souverain mépris, et d'un pas résolu se dirigea vers le bâtiment de la douane, sans avoir besoin de soutien. Becky fit semblant de rire, mais je n'oserais assurer qu'elle fût au fond fort contente. Désormais repoussée de tous, en apercevant de loin les blanches falaises de l'Angleterre, elle comprenait qu'il lui était interdit pour toujours d'y rentrer.

Les hommes aussi avaient singulièrement changé dans leur manière d'agir avec elle. Grinstone lui riait au nez et la traitait avec des airs de familiarité qui lui déplaisaient fort. Le petit Bob Suckling, qui, trois mois auparavant, lui parlait toujours chapeau bas et aurait fait un mille par une pluie battante rien que pour se trouver sur le passage de sa voiture, étant un jour à causer sur la jetée avec le jeune Fitzoof, officier aux gardes, au moment où Becky passait, la salua à peine de la tête avec un petit air de connaissance et sans se déranger le moins du monde de sa conversation. Tom Raikes eut l'impertinence de se présenter chez elle avec un cigare à la bouche; elle lui ferma, il est vrai, la porte au nez, et si elle eut un regret, ce fut de ne pas lui avoir pris les doigts dans les battants. C'est ainsi que le vide se faisait de plus en plus autour de Becky.

«S'il avait été ici, se disait-elle, ces lâches n'auraient jamais osé m'insulter.»

Elle se mettait alors à penser avec une tristesse mêlée de regrets à l'honnête homme confiant et fidèle, de la part duquel elle avait toujours trouvé une soumission absolue, une humeur des plus égales, un dévouement sans bornes, et sans doute alors elle se mettait à pleurer, car ces jours-là sa figure était plus animée et plus rouge que de coutume quand elle descendait pour le dîner.

Les outrages du sexe le plus noble ne lui étaient peut-être pas encore aussi intolérables que la sympathie qu'affectaient certaines femmes à son égard. Deux de ces créatures qu'elle avait dédaignées à Londres, en traversant Boulogne, vinrent lui faire leurs compliments de condoléance, et prirent avec elle des airs protecteurs qui lui causèrent un accès de rage. Ces dames, après l'avoir embrassée, la quittèrent en souriant, et elle entendit le colonel Hornby, leur cavalier servant, pousser sur l'escalier des éclats de rire dont il n'était que trop facile de comprendre le sens.

Après cette visite, Becky qui avait exactement payé sa note de chaque semaine, qui était d'une politesse exquise avec la maîtresse de l'hôtel, et qui, par tous les moyens, s'était efforcée de se faire bien venir des gens de service, Becky eut la douleur et l'affront d'entendre le maître de la maison l'engager à chercher un autre logement, vu qu'il lui était impossible de la recevoir dans un hôtel fréquenté par des femmes honnêtes; elle se vit donc réduite à prendre gîte ailleurs et à s'ensevelir dans un isolement qui lui devenait de plus en plus odieux.

En dépit de tous ces rebuts, elle essaya toutefois de se faire une réputation et d'avoir raison de la médisance. Elle se rendit à l'église exactement, y chanta plus haut que personne, se mit à la tête d'une bonne œuvre pour les veuves et les matelots naufragés, donna des dessins et des broderies pour la mission de Quashyboo; fut dame patronesse de plusieurs œuvres charitables et renonça complétement à la valse. En un mot, elle se couvrit des dehors les plus respectables, et c'est précisément le motif qui nous engage à nous arrêter plus longtemps sur cette partie de sa vie, car les autres ne seraient peut-être pas aussi bonnes à rapporter. Mais les sourires des uns, les airs de mépris des autres ne lui échappaient pas, et cependant vous n'auriez pu deviner à l'expression de ses traits quels étaient ses supplices intérieurs.

Sa vie, du reste, était un mystère, les opinions à ce sujet étaient partagées. Parmi cette espèce de gens qui trouvent toujours du plaisir à se mêler des affaires d'autrui, les uns déclaraient qu'elle était coupable, tandis que les autres la proclamaient aussi blanche qu'un agneau et rejetaient tous les torts sur son affreux mari. Elle s'était fait plus d'un partisan par les larmes abondantes qu'elle versait toutes les fois qu'il était question de son enfant, par le luxe de douleur qu'elle étalait toutes les fois que ce nom revenait dans la conversation ou qu'elle voyait quelqu'un lui témoigner de la sympathie à ce sujet. C'est ainsi qu'elle avait gagné le cœur de la bonne mistress Alderney qui tenait le sceptre dans la société anglaise de Boulogne et qui donnait à elle seule plus de bals et de dîners que toutes les autorités réunies. Pour cela il lui avait suffi de répandre des larmes lorsque le petit Alderney, pensionnaire du docteur Swishtail, était venu passer ses jours de congé auprès de sa mère.

«Mon Rawdon a le même âge, et je crois l'avoir sous les yeux,» avait dit Becky en étouffant ces dernières paroles dans un soupir.

Or, il y avait tout simplement cinq années de différence et les deux enfants se ressemblaient tout autant que l'aimable lecteur à son très-humble et très-obéissant serviteur. Mais Wenham étant venu à passer par Boulogne, pour aller rejoindre lord Steyne, renversa tout cet échafaudage sentimental. Il apprit à mistress Alderney comme quoi il pouvait lui dépeindre le petit Rawdon beaucoup mieux que sa mère qui le détestait au vu et su de tout le monde, et avait toujours cherché à le voir le moins possible. Il lui dit que le petit Rawdon n'avait que neuf ans; qu'il était blond tandis qu'Alderney était brun, et enfin il laissa à l'excellente dame le regret d'une sympathie mal employée.