Elle avait conservé de cette ville un souvenir parfaitement exact; elle ne put retenir un sourire de satisfaction en se retrouvant à l'entre-sol jadis occupé par elle et d'où elle avait pu contempler la famille Bareacres demandant à grands cris des chevaux pour fuir tandis que la voiture restait stationnaire sous la porte cochère de l'hôtel. Elle visita Waterloo et Lacken, et, reconnaissant dans ce dernier endroit le monument élevé à George Osborne, elle s'amusa à en prendre une esquisse.

«Ce pauvre Cupidon, murmura-t-elle tout bas, il m'aimait à en mourir. Cette tête-là n'était pas sans un grain de folie. Et la pauvre Emmy, est-elle encore de ce monde? C'était là une bonne petite créature. Je n'oublierai jamais son gros gaillard de frère; je crois avoir quelque part, dans mes papiers, la caricature de sa grosse personne. En somme, c'étaient d'assez braves gens, mais un peu naïfs.»

Becky arrivait à Bruxelles recommandée par Mme de Saint-Amour à son amie, la comtesse de Borodino, veuve d'un général de Napoléon, le fameux comte de Borodino, auquel son illustre maître n'avait laissé en mourant d'autres ressources que la table d'hôte et l'écarté. Des élégants de bas étage, des roués de second ordre, des veuves qui n'ont jamais eu de maris, des Anglais qui se figurent avec leur candeur native que ces salons leur représentent la meilleure société du continent et se font un plaisir d'y dépenser leur argent, tel était le personnel qui garnissait la table d'hôte de Mme Borodino. De jeunes dupes régalaient tour à tour la compagnie de vin de Champagne, allaient au bois avec ces dames, louaient des voitures pour les parties de campagne et des loges à l'Opéra pour la soirée, puis se pressaient au-dessus de ces blanches épaules, pour parier autour des tables d'écarté, et écrivaient à leurs parents des lettres où ils se félicitaient d'avoir leur entrée dans les maisons les plus distinguées de la capitale.

Là, aussi bien qu'à Paris, Becky était l'âme de toutes ces fêtes, et charmait les maisons où elle allait. Elle acceptait le champagne, les promenades à la campagne, les bouquets, les loges au théâtre, mais ce qu'elle mettait au-dessus de tout, c'était le jeu, et elle s'y livrait avec une folle audace. Elle risqua d'abord une mise fort modeste, puis vint ensuite la pièce de cinq francs, puis les napoléons puis les billets de banque. Si parfois elle se sentait gênée pour payer ses mois de pension, elle s'adressait à quelque jeune homme qui lui prêtait de l'argent, et lorsqu'elle se trouvait en fonds elle traitait avec la dernière insolence mistress Borodino que la veille elle avait cherché à amadouer par ses cajoleries. Il y avait des jours où elle n'aventurait que dix sous sur le tapis, c'est qu'alors ses finances étaient à sec; d'autres fois au contraire, elle risquait tout un quartier de ses revenus et se disait toute prête à s'acquitter envers Mme Borodino. Ces jours-là elle aurait tenu contre tous les chevaliers d'industrie de la terre.

Un beau jour, Becky quitta Bruxelles, devant, il faut bien le dire, trois mois de pension à Mme de Borodino, qui, pour s'en venger, ne manquait jamais de raconter à tout Anglais qui venait chez elle quel était l'amour de Becky pour le jeu et la boisson; par quelle habile comédie elle avait su soutirer de l'argent à M. Muff, ministre de l'Église réformée; les audiences particulières qu'elle avait données dans sa chambre à milord Noodle, fils de sir Noodle et élève de M. Muff, et enfin cent autres coquineries au courant desquelles la comtesse de Borodino ne manquait pas de mettre ses visiteurs.

C'est ainsi que notre voyageuse promenait sa tente à travers les différentes capitales de l'Europe, et menait une existence aussi vagabonde que celle d'Ulysse ou du Juif-Errant. Ses dispositions à l'intrigue ne faisaient chaque jour que croître et embellir, et elle devint bientôt une vraie bohémienne dans toute la force du terme, ne fréquentant plus que les gens dont la réputation ne répand pas précisément un parfum d'honnêteté.

Il n'existe point de ville un peu importante en Europe, où les industriels anglais n'aient établi une succursale, et dont le public ne puisse voir les noms affichés dans la cour du shériff. Ce sont souvent des jeunes gens de très-bonne famille répudiés par leur famille, vrais piliers d'estaminets et maquignons ambulants, sous les auspices desquels ont lieu les courses de chevaux à l'étranger, et s'ouvrent les maisons de jeu. C'est parmi cette espèce de gens que se recrute surtout la population des prisons pour dettes. Ils aiment le vin et le tapage, les duels et les rixes; et quelque beau matin on apprend qu'ils ont disparu sans avoir payé leur note. Au jeu ils se feraient scrupule de ne point tricher; lorsqu'ils ont plumé quelque innocent pigeon, on les voit s'étaler à Baden-Baden dans d'élégantes briskas; ont-ils la poche vide, on les aperçoit rôdant avec un air piteux et des habits râpés autour des tables de jeu, jusqu'au moment où ils parviennent à glisser une fausse lettre de change à quelque juif avide ou à dépouiller une nouvelle dupe. Ces alternatives de grandeur et de misère présentent de singulières bizarreries. C'est une vie de fièvre continuelle et parfaitement conforme, du reste, aux goûts et aux dispositions de Becky. Elle errait ainsi de ville en ville, s'adressant partout à ces sociétés de bohémiens. Dans toutes les maisons de jeu de l'Allemagne, le bonheur de Mme de Rawdon était devenu proverbial; avec Mme de Cruche-Cassée elle ouvrit une maison à Florence, et l'un de mes amis, M. Frédéric Pigeon, me raconta que, chez elle, à Lausanne, après s'être grisé à un souper, il avait perdu huit cents louis contre le major Loder et l'honorable M. Deuceace. Nous sommes obligé d'esquisser rapidement la biographie de Becky, mais à en juger par ces traits rassemblés au hasard, moins on en dira et mieux cela vaudra.

Quand la fortune tenait mistress Rebecca au bas de la roue, elle avait alors recours aux concerts et aux leçons de musique. Une matinée musicale fut donnée à Wildbad par une certaine Mme Rawdon, avec le concours du premier pianiste de l'hospodar de Valachie, M. Spoft. Mon jeune ami, M. Eaves, qui connaît tout ce monde et a visité tous les pays, m'a affirmé qu'étant à Strasbourg, en 1830, il assista aux débuts d'une Mme Rebecque dans l'opéra de la Dame blanche, et que son apparition sur le théâtre souleva une épouvantable tempête. Elle fut sifflée à outrance par toute la salle, en partie pour son peu d'habitude de la scène et en partie à cause des sympathies maladroites que lui avaient témoignées de l'orchestre quelques officiers de la garnison. Eaves était certainement convaincu que l'infortunée débutante n'était autre que la malheureuse Rawdon-Crawley.

Elle en était ainsi réduite à l'état de ces êtres nomades pour qui la vie s'écoule au jour le jour. Dès qu'elle avait de l'argent, elle le jouait; quand elle l'avait joué, elle ne reculait devant aucun expédient pour s'en procurer, et Dieu sait par quels moyens elle y parvenait! On la vit quelque temps à Saint-Pétersbourg, mais elle reçut bientôt un ordre de la police de quitter cette capitale, ce qui prouve la fausseté de la chronique qui, plus tard, la représente comme résidant à Tœplitz et à Vienne, en qualité d'espion de la Russie. On m'a raconté aussi qu'à Paris, elle retrouva une de ses parentes, sa grand'mère maternelle, qui, loin d'être une Montmorency, remplissait les fonctions d'ouvreuse de loges dans l'un des plus crasseux théâtres des boulevards.

Leur entrevue, comme me l'ont donné à entendre des témoins oculaires, fut très-touchante et très-pathétique; mais les détails à ce sujet n'ont point un caractère assez authentique pour que l'historien se hasarde à les répéter.