«Un autre jour, chère amie, quand mes bagages seront arrivés de Leipsick que j'ai quitté pour venir ici. J'ai aussi son portrait en médaillon; je l'avais fait faire hélas! dans des temps plus heureux.
—Pauvre Becky! disait Emmy, combien je dois être reconnaissante envers Dieu! Et elle se laissa aller à ses réflexions ordinaires sur la beauté, l'esprit, les qualités de son fils qui n'avait pas d'égal au monde; je vous ferai voir mon fils,» continua-t-elle.
Dans sa pensée elle ne pouvait offrir de plus grande consolation à Rebecca, si quelque chose ici-bas pouvait la consoler.
La conversation se prolongea encore plus d'une heure entre ces deux femmes, et Becky en profita pour faire à son amie un récit circonstancié de son existence depuis qu'elles s'étaient quittées jusqu'à cette époque. Elle lui raconta comme quoi son mariage avec Rawdon avait toujours soulevé dans la famille de son mari les animosités les plus violentes; comme quoi sa belle-sœur, femme artificieuse et passionnée, avait versé contre elle le fiel et le poison dans l'âme de son mari; comme quoi il avait formé de coupables relations qui l'avaient amené à délaisser complétement sa femme. Tandis qu'elle avait tout supporté, la pauvreté, le mépris, la froideur de l'homme qu'elle avait le plus aimé, et tout cela pour l'amour de son fils; enfin, par suite des outrages les plus graves, elle avait été obligée de demander une séparation! Son mari n'avait-il pas eu l'infamie de lui proposer de sacrifier son honneur, afin d'obtenir du marquis de Steyne l'avancement que lui faisait entrevoir à ce prix ce seigneur aussi puissant que corrompu.
Becky débita cette partie dramatique de son histoire avec un accent de pudeur outragée et de vertueuse indignation. À la suite de cette insulte, forcée de fuir le domicile conjugal, elle s'était vue poursuivie par la haine de ce monstre qui avait eu la cruauté de ravir un enfant à sa mère. C'est ainsi que Becky se trouvait pauvre, errante, abandonnée, sans appui, sans ressources.
Emmy accepta sans la moindre défiance l'histoire qui lui fut racontée avec toutes sortes de détails imaginaires. Elle frémissait d'indignation au récit de la conduite du misérable Rawdon, de l'infâme Steyne, et ses yeux exprimaient toute sa sympathie pour Rebecca à chaque nouveau trait des persécutions auxquelles elle avait été en butte de la part de cette noble famille et de son mari. Becky n'en disait point de mal, et ses paroles témoignaient plus de douleur que de colère. Elle avait aimé Rawdon de toutes les forces de son âme, trop passionnément, peut-être, mais enfin il était le père de son enfant. En entendant Becky raconter la scène de l'enlèvement de son fils, Emmy tira son mouchoir de sa poche pour s'essuyer les yeux à la dérobée, et notre petite tragédienne put jouir de l'effet produit sur celle qui l'écoutait par le petit drame qu'elle venait d'inventer.
Le major, fatigué d'attendre la fin de cette conversation dans cet étroit couloir où il heurte sans cesse son chapeau contre les poutres du toit, et ne voulant pas cependant l'interrompre, descend au rez-de-chaussée dans la grande salle commune à tous les habitants de l'hôtel. L'atmosphère de cette pièce est un épais nuage de fumée au milieu duquel, dans la journée, se vide plus d'un verre de bière. Sur une table grasse et noirâtre sont placés des chandeliers de cuivre, garnis d'un bâton de suif et rangés au-dessous des clous qui portent la clef des voyageurs. Emmy avait passé en rougissant à travers ces brouillards flottants, au milieu desquels on trouvait rassemblé un ramassis de gens les plus divers, des colporteurs avec leurs balles, des étudiants qui mordaient après des tartines de beurre et de gros morceaux de viande, des oisifs qui jouaient aux cartes ou aux dominos sur des tables humides de bière, des jongleurs ambulants qui se rafraîchissaient dans l'intervalle de leurs exercices. Tel était le public de cet endroit qui, les jours de fête, se presse dans toutes les auberges allemandes, au milieu de la fumée et du tapage. Le garçon apporta un pot de bière au major qui, tirant un cigare de sa poche, chercha dans la combustion de ce sournois végétal et dans la lecture du journal les moyens de prendre patience jusqu'au moment où il serait rappelé à ses devoirs de cavalier servant.
Hans et Fritz descendirent au même instant le chapeau sur l'oreille, faisant retentir leurs éperons sur les dalles de pierre. Ils avaient des pipes magnifiques ornées de trophées d'armes sculptés. Ils accrochèrent leur clef au no 90, après quoi demandant du beurre, du jambon et de la bière, ils s'assirent à côté du major et se mirent à causer des duels et des défis à boire de l'université de Schoppenhausen, fort renommée par la force des études, et d'où ils arrivaient avec Becky, comme le faisait assez voir leur conversation, afin d'assister aux fêtes du mariage données à Poupernicle.
«La petite fierge d'Erin barait edre en bays de gonnaissance, dit Hans qui savait un peu le français; quand le crand baba s'est en allé il est venu une bétite combadriote à elle, et je les ai entendues pavarder et chacasser ensemble.
—Il faudra prendre des billets pour son concert. As-tu de l'argent, Hans?