—Elle n'a pas toujours été votre amie,» dit le major Dobbin, irrité de cette résistance.
Cette allusion était trop dure; Emmy lança au major un regard plein de dignité.
«C'est mal, c'est bien mal, lui dit-elle, ce que vous faites là, major Dobbin.»
Puis, après ces paroles, elle se retira d'un pas ferme et majestueux, et alla cacher dans sa chambre l'offense dont elle se croyait blessée.
«Me rappeler un pareil souvenir! dit-elle lorsqu'elle eut fermé la porte; il y a de la cruauté de sa part à rouvrir une blessure qui m'a tant fait souffrir. Ah! c'est bien mal à lui! Si je l'avais oublié, devait-il m'en faire souvenir? Non, non, certainement.» En même temps, elle regardait le portrait de son mari suspendu, comme à l'ordinaire, à son chevet, et au-dessous celui de son fils. «Et quand j'y pense, c'est lui-même qui a tout fait pour me prouver que ma jalousie était injuste et aveugle et que vous étiez au-dessus de tout reproche, ô vous qui maintenant me regardez du haut du ciel!»
Suffoquée d'indignation, elle parcourait à grands pas sa chambre et fut enfin s'appuyer sur le bois du lit au-dessus duquel était suspendue la petite miniature de son mari. Elle resta pendant longtemps à le contempler sans en détacher ses regards, et dans les yeux du portrait elle croyait voir une expression de reproche qui lui paraissait redoubler à mesure qu'elle le contemplait davantage. Tous les vieux souvenirs de ce premier amour se pressaient en foule dans son esprit et sa blessure à peine cicatrisée se rouvrait avec des douleurs plus vives. Le courage manquait à Emmy pour supporter les reproches qui semblaient lui venir de la peinture; c'était trop pour ses forces, c'était plus que n'en pouvait supporter cette âme timorée.
Pauvre Dobbin! pauvre William! une seule parole a renversé l'ouvrage de bien des années. L'édifice péniblement élevé par tant de constance et de dévouement a été détruit par un seul mot; un seul mot a dissipé ses espérances et lui enlève ce cœur qui était la conquête et la récompense d'une vie d'abnégation.
Bien que William eût pu lire dans les regards d'Amélia qu'une crise allait avoir lieu, il n'en continua pas moins à supplier Sedley de se tenir sur ses gardes à l'égard de Rebecca, et, avec une énergie sans égale, il insista pour que Jos ne donnât point asile à Rebecca. Jos devait commencer par prendre quelques renseignements sur son compte, et le major lui dit à cette occasion de quelle manière il avait appris l'existence qu'elle menait au milieu de joueurs et de gens mal famés, et rappela le mal qu'elle avait fait jadis. N'était-ce pas elle qui, de concert avec Crawley, avait précipité le pauvre George à sa ruine? De son propre aveu, elle était séparée de son mari et peut-être pour d'autres motifs que ceux qu'elle mettait en avant; en somme, ce serait une fâcheuse société pour sa sœur, qui n'entendait rien aux affaires du monde. William, en conséquence, avec toute l'éloquence dont il était capable et avec une énergie inaccoutumée, suppliait Jos de fermer sa porte à Rebecca.
Avec moins d'emportement et plus d'habileté, Dobbin eût peut-être réussi auprès de Jos; mais le fonctionnaire civil se sentait profondément froissé des allures dominatrices que le major prenait à son égard. Il était d'ailleurs confirmé dans cette manière de voir par son laquais, M. Kirsch, que le major contrariait singulièrement en contrôlant ses dépenses et qui se trouvait ainsi tout naturellement porté à prendre le parti de son maître. À la tirade de Dobbin, Jos opposa une vigoureuse réplique et lui donna à entendre qu'il s'entendait mieux que tout autre au soin de défendre son honneur, qu'il désirait qu'on ne se mêlât point de ses affaires, et qu'il était résolu à s'affranchir enfin du joug que le major faisait peser sur lui. Cet entretien fut long et orageux, et se termina de la manière la plus simple par l'entrée de mistress Becky qui arrivait à l'hôtel de l'Éléphant avec son bagage, porté par un commissionnaire.
Elle exprima à Jos une tendre et respectueuse gratitude, et jeta au major Dobbin un coup d'œil poli quoique défiant, car une voix secrète lui disait qu'elle avait en lui un ennemi et qu'il venait d'élever la voix contre elle. En entendant la voix de Becky dans le salon, Amélia sortit de sa chambre et alla embrasser sa protégée avec la plus vive effusion. Elle ne fit attention au major que pour lui lancer un regard de colère. Jamais peut-être on n'avait surpris une expression à la fois plus injuste et plus dédaigneuse sur les traits de cette petite femme. Mais, par des motifs à elle connus, elle tenait à laisser voir sa mauvaise humeur contre Dobbin. Le major, plus indigné de cette injustice que de sa disgrâce, se retira après un salut non moins provocateur que l'adieu qu'il obtint pour réponse.