À cette vue, les deux jeunes sœurs éprouvèrent une telle émotion que miss Maria fut obligée de quitter l'église. Les assistants s'écartèrent respectueusement pour donner passage à ces deux jeunes filles en noir dont les sanglots n'excitaient pas moins la compassion que la douleur muette de leur vieux père, immobile à sa place devant le monument élevé à la mémoire de son fils.

«Peut-être songe-t-il à pardonner à mistress George, se dirent les deux filles après le premier débordement de la douleur.»

Les amis de la famille Osborne, qui s'étaient d'abord entretenus de la brouille entre le père et le fils, par suite du mariage de ce dernier, s'entretinrent alors des chances d'une réconciliation entre le père de George et la jeune veuve. Il y eut même des paris engagés à ce sujet dans Russell-Square et jusque dans la Cité.

Si les deux sœurs redoutaient de voir la maison de leur père se rouvrir à la femme de George, leurs craintes à ce sujet durent s'accroître encore lorsqu'à la fin de l'automne leur père annonça qu'il allait partir pour un voyage sur le continent. Il ne s'expliquait point sur le but de son départ, mais elles savaient qu'il devait tourner ses pas du côté de la Belgique, et elles n'ignoraient pas non plus que la veuve de George se trouvait toujours à Bruxelles. Lady Dobbin et ses filles leur avaient donné des nouvelles fort détaillées sur la pauvre Amélia. L'honnête capitaine avait remplacé le second major du régiment resté sur le champ de bataille, et le brave O'Dowd, qui, suivant son habitude, s'était distingué par son sang-froid et son courage, fut nommé colonel et chevalier du Bain.

Plus d'un brave soldat du ***e, si cruellement éprouvé dans les deux journées meurtrières de Waterloo et des Quatre-Bras, passa l'automne à Bruxelles pour s'y remettre de ses blessures. Plusieurs mois après ces terribles luttes, la ville présentait encore l'aspect d'un hôpital militaire. À mesure que les blessures se refermaient, les jardins et les endroits publics se remplissaient de héros estropiés qui, échappés une fois de plus à la mort, jouaient, riaient et faisaient l'amour tout comme si de rien n'était. Dans le nombre, M. Osborne en retrouva plusieurs du ***e; leur uniforme les lui fit reconnaître. Il savait en outre les promotions et les changements comme s'il eût fait partie du régiment. Tout ce qui tenait à ce corps, à ses officiers, éveillait son plus vif intérêt. Le lendemain de son arrivée à Bruxelles, en sortant de son hôtel, il aperçut un soldat revêtu du susdit uniforme et assis sur un banc de pierre: M. Osborne s'approcha et s'assit tout ému à côté du convalescent.

«Étiez-vous dans la compagnie du capitaine Osborne? demanda-t-il à cet homme; puis il ajouta, après une pause: C'était mon fils, monsieur.»

Ce brave soldat était d'une autre compagnie; mais il fit au malheureux vieillard qui lui adressait cette question un salut empreint de tristesse et de respect.

«C'était un de nos plus beaux et de nos plus vaillants officiers que le capitaine George, dit ensuite le soldat.»

Un sergent de la compagnie du capitaine se trouvait maintenant à la ville, et achevait de guérir d'un coup de feu reçu à l'épaule. Ce sergent ne manquerait pas de lui donner tous les renseignements qu'il pourrait désirer sur.... sur le régiment. Mais il avait vu sans doute le major Dobbin, l'ami intime du brave capitaine, et mistress Osborne, qui se trouvait aussi à Bruxelles et dans un bien pitoyable état, à ce qu'on disait. On racontait que, pendant plus de six semaines, la pauvre femme avait été comme folle. Mais pardon, fit en terminant le soldat, monsieur doit savoir tous ces détails.

Osborne mit une guinée dans la main de cet homme et lui en promit une seconde dès qu'il lui aurait amené, à l'hôtel du Parc, le sergent dont il lui avait parlé. Grâce à cette promesse, M. Osborne ne tarda pas à voir le sous-officier qu'il demandait. Quant à l'autre soldat, il alla trouver un ou deux camarades, leur conta sa rencontre avec le père du capitaine Osborne, et la générosité de ce dernier, et ils se mirent à boire ensemble et à se réjouir avec les guinées qu'ils devaient à la fastueuse libéralité de cette affliction plus orgueilleuse encore que sincère.