Son intéressant malade, M. Jos, était pour le docteur une véritable vache à lait. Il n'avait pas eu grand'peine à persuader à l'ex-fonctionnaire que sa santé et celle de son aimable sœur, dont, en réalité, l'état était assez inquiétant, exigeait qu'il allât passer la saison d'été dans cet abominable port de mer. Peu importait l'endroit à Emmy; quant à George, il sautait déjà de joie à l'idée d'un changement. Et Becky devait tout naturellement occuper la quatrième place dans le magnifique équipage que monsieur Jos avait acheté. Les deux domestiques avaient leur place désignée sur le siége. Il n'était peut-être pas très-prudent à Rebecca de s'exposer ainsi aux mauvais propos des personnes de connaissance qu'elle pourrait rencontrer: mais, bah! n'était-elle pas assez forte pour tenir tête aux attaques? Elle avait si bien jeté le grappin sur Jos qu'elle mettait au défi tous les orages conjurés contre elle. La comédie du Tableau avait achevé de lui assurer sur lui une puissance à toute épreuve, Becky ne manqua pas d'emballer avec le plus grand soin son éléphant dans la boîte qu'Emmy lui avait donnée il y avait de longues années; Emmy aussi emporta ses petits trésors, ses deux médaillons; et la petite colonie alla s'installer à Ostende, dans un hôtel fort cher et assez mal tenu.

Amélia commença à prendre des bains et en ressentit tout le bien qu'on pouvait en attendre. Les gens de la connaissance de Becky, qui l'apercevaient de loin, s'empressaient de lui tourner le dos. Mistress Osborne, qui l'accompagnait dans ses promenades et ne connaissait personne, ne s'apercevait même pas des affronts essuyés par son amie, et Becky regardait comme inutile de la mettre au courant de ces détails.

Mistress Rawdon Crawley retrouva même à Ostende des connaissances qui avaient conservé pour elle des sentiments dont elle les aurait parfaitement dispensés. De ce nombre était le major Loder, en disponibilité, et le capitaine Rook, que tous les jours on rencontrait sur la jetée fumant leurs cigares et regardant les femmes avec insolence. Ils n'eurent pas de peine à s'introduire chez M. Joseph Sedley et à se faire donner place à sa table hospitalière. Ce n'était pas là de ces gens qu'un refus décourage et rebute; ils entraient dans la maison, que Becky s'y trouvât ou non, s'installaient dans le salon de mistress Osborne qu'ils parfumaient de l'odeur du tabac, appelaient Jos vieux drille, faisaient invasion à l'heure du dîner et passaient de longues heures à boire et rire.

«Qu'est-ce que cela signifie, maman? disait à sa mère le petit Georgy, qui n'entendait rien au langage figuré de ces messieurs. Hier, le major disait à mistress Crawley: «Non, non, ça ne peut pas aller comme cela; vous ne garderez pas le vieux drille pour vous toute seule. Nous voulons aussi notre part de la grenouille, ou, le diable m'emporte, nous vendons la mèche.» Qu'a voulu dire le major par ces mots, chère maman?

—Le major.... ne lui donnez point ce nom, répondit Emmy; je puis du reste vous assurer que j'ignore complétement ce que cela signifiait.»

La présence de ces deux hommes inspirait à Amélia un sentiment profond d'horreur et de dégoût. Pendant les repas, ils lui prodiguaient des compliments avinés ou parfois lui riaient au nez. Le capitaine lui faisait des agaceries qui la mettaient fort mal à l'aise, et elle s'arrangeait toujours, lorsque ces deux hommes venaient, pour avoir George auprès d'elle.

Rebecca, il faut lui rendre cette justice, évitait de laisser l'un de ces hommes en tête à tête avec Amélia. Le major, qui était libre de la personne, jurait qu'il aurait raison de cette petite mijaurée; ces deux maîtres coquins se disputaient ainsi cette innocente créature, et jouaient, à sa propre table, à qui l'aurait. Sans se douter en aucune manière des vues criminelles de ces misérables, elle ne les voyait cependant qu'avec une impression de terreur et de gêne et aurait voulu fuir bien loin de là.

Elle suppliait, conjurait Jos de retourner en Angleterre, mais il faisait la sourde oreille et ne voulait pas s'éloigner de son docteur, c'était là un lien puissant pour lui et auquel du reste venaient s'en joindre d'autres. Tout au moins pouvons-nous dire que Becky n'était pas fort pressée de retourner en Angleterre.

Enfin Amélia prit un grand parti, une énergique résolution; elle écrivit à un de ses amis qui se trouvait de l'autre côté du détroit, n'en parla à personne, et porta elle-même la lettre à la poste afin d'être encore plus sûre de son secret; elle montra seulement une certaine émotion en revenant auprès de George, et elle passa une grande partie de la nuit à s'entretenir avec lui. Depuis son retour de la promenade, elle ne quitta plus sa chambre. Becky pensa que c'était le major et le capitaine qui lui faisaient peur.

«Elle ne peut rester plus longtemps ici, se disait Becky en elle-même. Il faut qu'elle parte, cette petite sotte. A-t-on jamais vu avoir un tel chagrin pour un mari mort depuis quinze ans, et Dieu sait comme il méritait de tels regrets. Quant à épouser l'un ou l'autre de ces deux misérables, c'est impossible; que ferait-elle d'un Loder ou d'un Rook? Elle se mariera avec sa grande perche, et je vais arranger tout cela ce soir même.»