Emmy laissa retomber sa tête sur sa poitrine. Ce sera la dernière fois que nous la verrons pleurer dans le cours de cette histoire; mais du moins elle versa d'abondantes larmes. La tête cachée entre les mains, elle se livra à la vivacité de ses émotions, et Becky se contenta d'être pendant quelque temps le témoin impassible de cette scène. Quel homme assez initié aux secrets des cœurs pourra nous dire si ces larmes lui furent douces ou amères? Sa douleur lui venait-elle des regrets qu'elle éprouvait à voir ainsi renversée l'idole de sa vie, ou bien s'indignait-elle en pensant aux dédains dont son amour avait été l'objet, ou enfin se réjouissait-elle de voir supprimée la barrière que sa pudeur de femme avait placée entre elle et une nouvelle et sincère affection?
«Aucun lien ne me retient plus maintenant, se disait-elle à elle-même; je puis l'aimer désormais de toutes les forces de mon cœur. Pourvu seulement qu'il y consente et qu'il me pardonne.»
Je crois que ce dernier sentiment avait fini par dominer tous les autres, et qu'il était la principale cause du trouble que ressentait cette âme tendre et timide. L'éclat de cette douleur ne fut pas aussi bruyante que Becky s'y attendait. Cette dernière embrassa tendrement son amie: c'était là un bien beau mouvement de la part de mistress Becky. Elle traita, du reste, Emmy en enfant, et, lui prenant la tête avec ses deux mains pour y déposer un baiser.
«Allons vite, maintenant, une plume, de l'encre, et écrivez-lui sur-le-champ.
—Je lui ai écrit ce matin,» répondit Emmy, dont la figure se couvrit de rougeur.
Becky accueillit cet aveu par un éclat de rire, et en même temps, elle se mit à fredonner les paroles de la Rosine d'une voix qui réveilla tous les échos de la maison: Un Biglietto, eccolo qua!
Deux jours après cette petite scène, par un temps pluvieux et maussade, Amélia, qui avait passé la nuit à écouter les mugissements de la tempête et à plaindre les pauvres voyageurs qui se trouvaient alors en route sur terre ou sur mer, Amélia se leva de bonne heure et voulut à toute force aller faire avec Georgy une promenade sur la jetée. Elle semblait défier la pluie qui venait par rafales lui fouetter la figure, et tenait ses yeux fixés sur la ligne noire qui, à l'horizon, marquait les limites de la mer; ensuite elle contemplait les vagues bondissantes qui venaient en mugissant se briser sur le rivage, et n'ouvrait la bouche que pour répondre aux paroles encourageantes ou sympathiques que lui adressait de temps à autre son jeune protecteur.
«J'espère qu'il ne se sera pas risqué à faire la traversée d'un temps pareil, disait Emmy.
—Et moi, je parie le contraire, et dix contre un, lui répondit le petit bambin; tenez, ma mère, voyez de ce côté, distinguez-vous la fumée du paquebot?»
L'enfant ne se trompait pas; le bateau s'annonçait par une longue traînée de fumée; mais qui pouvait répondre que Dobbin fût à bord, qu'il eût reçu la lettre, et que l'ayant reçue il se fût décidé à venir; mille craintes assaillaient ce pauvre petit cœur, aussi tumultueuses que les vagues qui se brisaient en écume contre les pierres de la jetée.