En dépit de l'habileté de Rawdon, de ses succès non interrompus, Rebecca voyait, par suite de ces très-fâcheux démêlés, leur position empirer de jour en jour, et bien qu'ils eussent le soin de ne jamais payer personne, leur petit capital ne pouvait manquer un beau matin de se trouver réduit à zéro.
«Le jeu, mon cher, disait-elle à son mari, est fort bon pour accroître le revenu; mais par lui-même il ne donne pas un revenu suffisant, et puis quand on sera las de jouer, je vous le demande, que nous restera-t-il alors?»
Rawdon reconnut la justesse de cette observation. Depuis quelques nuits ses invités avaient l'air d'être las de jouer avec lui, et les charmes de Rebecca avaient à peine le pouvoir de les attirer encore.
L'existence que menait à Paris cet aimable couple était fort agréable sans doute, mais ce n'était pas un avenir que ce délicieux enchaînement de plaisirs et d'oisiveté. Rebecca calcula que, dans son pays, elle aurait plus de chance d'établir la fortune de Rawdon sur de solides et durables fondements. Peut-être pourrait-elle réussir à le faire nommer à quelques fonctions, soit en Angleterre, soit aux colonies. Elle résolut, en conséquence, de se replier sur l'Angleterre dès que les voies lui seraient ouvertes de ce côté. Dans ce but, elle commença par faire vendre à Crawley son brevet d'officier aux gardes et liquider sa pension de retraite. Son service, comme aide de camp du général Tufto, avait cessé depuis longtemps, aussi Rebecca s'amusait-elle maintenant, dans le monde, à rire aux dépens de cet officier, de son toupet, de son corset, de son râtelier, de ses prétentions séductrices, de sa manie ridicule de croire que toutes les femmes devenaient folles d'amour pour lui à première vue. C'était maintenant à mistress Brent, aux sourcils noirs et arqués, que le général accordait toutes ses attentions. Elle était devenue l'idole au pied de laquelle il venait déposer désormais ses bouquets, ses loges à l'Opéra, ses dîners au restaurant, et toutes ses inventions galantes.
La pauvre mistress Tufto n'y avait rien gagné; elle continuait à passer ses longues soirées toute seule avec ses filles, tandis que le général, tout frisé et tout parfumé, se rendait au théâtre, où l'on pouvait l'apercevoir fort empressé auprès de mistress Brent. Quant à Becky, vingt admirateurs au moins se pressaient autour d'elle, se disputant à l'envi la survivance du colonel, et avec son esprit elle n'avait pas de peine à les faire rire aux dépens de la nouvelle passion de son ancien adorateur. Cette vie oisive et élégante finissait, néanmoins, par lui inspirer la satiété et le dégoût. Les loges à l'Opéra, les dîners au restaurant n'avaient plus pour elle aucun attrait; les bouquets ne pouvaient se mettre en réserve d'une année à l'autre, et l'on ne se nourrit pas de bijoux, de mouchoirs brodés, pas plus que de gants de chevreau; elle sentait tout le vide des plaisirs mondains, et soupirait désormais après quelque chose de plus positif.
Au milieu de cet état de choses, il arriva de Londres des nouvelles qui répandirent l'allégresse et la joie parmi les créanciers du colonel. Miss Crawley, cette tante si riche dont l'immense fortune était depuis longtemps l'objet de leur convoitise, miss Crawley enfin était à toute extrémité, et le colonel n'avait tout juste que le temps d'aller recevoir son dernier soupir; sauf à revenir ensuite chercher sa femme et son fils. Il partit donc pour Calais. Une fois dans cette ville, qu'il atteignit sans la moindre encombre, on pourrait croire qu'il se dirigea de là sur Douvres; point du tout, il prit la diligence de Dunkerque et enfin gagna Bruxelles, son séjour de prédilection. C'est qu'en réalité il devait encore plus d'argent à Londres qu'à Paris, et préférait tout naturellement la paisible capitale de la Belgique à ces deux turbulentes cités.
Miss Crawley ayant quitté ce monde, mistress Crawley alla commander pour elle et le petit Rawdon le deuil le plus sévère. Elle répétait partout et bien haut que le colonel s'occupait à arranger les affaires de succession. Rien désormais ne l'empêchait plus de prendre le premier à la place du petit entre-sol qu'elle occupait dans l'hôtel. Aidé des conseils du propriétaire de l'hôtel, elle arrêta les tentures qu'il faudrait mettre dans l'appartement. Elle eut avec lui une discussion tout à l'amiable, à l'occasion des tapis. Enfin on tomba d'accord sur tout, excepté sur le prix. Après ces dispositions prises, mistress Crawley partit avec sa bonne et son fils dans une voiture que le maître d'hôtel voulut bien lui prêter. L'hôte et l'hôtesse lui envoyèrent un sourire d'adieu au moment où elle franchissait le seuil de leur maison. Le général Tufto devint furieux en apprenant son départ, et mistress Brent devint furieuse de la fureur du général. Le lieutenant Spooney en ressentit un coup qui lui porta au cœur, et le maître d'hôtel prépara ses plus beaux appartements pour le retour de cette petite enchanteresse et de son mari. Il mit de côté avec le plus grand soin les malles qu'elle avait confiées à sa garde. Mme Crawley les lui avait recommandées d'une façon toute spéciale: elles ne renfermaient cependant rien de bien précieux, ainsi qu'il put s'en convaincre en les ouvrant quelque temps après.
Mais avant d'aller rejoindre son mari en Belgique, mistress Crawley fit une petite campagne en Angleterre, laissant son fils sur le continent, aux mains de la bonne française.
La séparation de Rebecca et du petit Rawdon ne fut pénible ni pour l'une ni pour l'autre. Depuis sa naissance le jeune héritier du colonel n'avait pas été un sujet de grandes préoccupations pour sa mère. Suivant l'usage commode adopté parmi les mères françaises, elle avait placé son nourrisson chez une femme de la campagne, dans les environs de Paris. C'est là que le petit Rawdon, au milieu d'une nombreuse famille de frères de lait en sabots, avait passé d'une manière assez agréable les premiers mois de son existence. Son père dirigeait presque toujours ses promenades à cheval de ce côté, et le cœur sensible de Rawdon s'épanouissait en voyant l'espoir de sa race, rose et crasseux, criant à étourdir tous ceux qui l'approchaient et faisant des pâtés de boue sous la surveillance de la femme du vigneron, sa nourrice.
Rebecca ne montrait pas grand empressement à aller voir la chair de sa chair et le sang de son sang. Le petit bandit lui avait une fois taché une pelisse couleur gorge pigeon: et pour sa part, il aimait mieux les caresses de sa nourrice que celles de sa maman. Aussi lorsqu'il fallut quitter cette brave et joyeuse villageoise en qui il avait presque trouvé une seconde mère, il poussa pendant plusieurs heures des hurlements terribles. Sa mère ne parvint à l'apaiser qu'en lui promettant de le faire ramener le lendemain auprès de sa nourrice. On avait également dit à la villageoise, pour qu'elle ne se désolât point trop du départ de l'enfant, que bientôt on lui rendrait son nourrisson, et cette brave femme l'attendit pendant quelque temps avec la plus vive anxiété.