Dès que Rawdon, à la suite des armées victorieuses, eut fait son entrée dans la capitale, sa vieille tante reçut de Paris la correspondance la plus régulière et la plus divertissante.
La femme du recteur, non moins ponctuelle dans sa correspondance, était beaucoup moins goûtée par la vieille demoiselle. L'humeur impérieuse de mistress Bute lui avait fait un tort irréparable dans la maison de sa belle-sœur, non-seulement elle était détestée des subalternes, mais encore elle était à charge à miss Crawley. Si la pauvre miss Briggs avait eu la moindre malice dans l'esprit, elle eût trouvé une joie ineffable à annoncer à mistress Bute, de la part de sa chère Mathilde, que celle-ci se trouvait infiniment mieux depuis que mistress Bute n'y était plus; à la prier, toujours au nom de miss Crawley, de ne plus s'inquiéter de sa santé et de ne pas quitter sa famille pour venir la voir. Plus d'un cœur féminin eût savouré à longs traits ce petit plaisir de la vengeance; mais pour rendre justice à miss Briggs, elle ne voyait pas si loin. Son ennemie était en disgrâce; il n'en fallait pas davantage pour émouvoir sa fibre compatissante.
«J'ai été bien sotte, se disait, non sans raison, mistress Bute, j'ai été bien sotte d'annoncer mon arrivée à miss Crawley dans la lettre qui accompagnait l'envoi des canards de Barbarie. J'aurais dû me présenter à l'improviste à cette vieille radoteuse, et l'enlever à ces deux harpies Briggs et Firkin. Ah! Bute, mon ami Bute! qu'avez-vous fait en allant vous casser le cou!»
Bute avait eu le plus grand tort et ne le savait que trop!
Nous avons vu de quoi était capable mistress Bute quand elle avait le jeu pour elle; sous son autorité despotique, le règne de la terreur s'était établi dans la maison de miss Crawley, mais à la première occasion il y avait eu révolte suivie de la disgrâce la plus complète. Tous les sots du presbytère prenaient texte de là pour se poser comme les victimes de l'égoïsme le plus bas, de la trahison la plus abominable; ces sacrifices, ce dévouement pour miss Crawley n'avaient été payés que par la plus noire ingratitude.
L'avancement de Rawdon d'autre part, sa mise à l'ordre du jour avaient aussi jeté l'alarme dans ces âmes si charitables et si chrétiennes. Sa tante ne pouvait-elle pas se radoucir en le voyant colonel et chevalier du Bain? Qui pouvait jurer que l'odieuse créature qu'il appelait sa femme ne finirait pas par rentrer un jour en faveur?
La femme du ministre composa, sous l'inspiration de son juste courroux, un sermon sur la vanité de la gloire militaire et la prospérité des méchants, et son mari le lut à ses paroissiens, sans y comprendre un mot. Pitt se trouvait ce jour-là dans l'auditoire: il s'était rendu à l'église avec ses deux sœurs pour remplacer le chef de famille qui ne faisait plus, dans son banc seigneurial, que de fort rares apparitions.
Depuis le départ de Becky Sharp, ce vieux mécréant se livrait sans frein à ses instincts dépravés. Sa conduite était devenue un scandale pour le comté et un sujet de honte pour son fils. Jamais miss Horrocks n'avait étalé sur son bonnet un tel luxe de rubans. Les autres familles du voisinage avaient dû renoncer à toute espèce de relations avec le château et son propriétaire. Le baronnet allait boire chez ses fermiers, trinquait avec eux à Mudbury, et les jours de marché, il se faisait conduire à Southampton dans sa grande voiture à quatre chevaux avec miss Horrocks à sa droite.
M. Pitt, en ouvrant le journal, tremblait chaque matin d'y voir annoncé le mariage de son père avec la susdite demoiselle. L'épreuve était rude et pénible pour son amour-propre. Dans les assemblées religieuses dont il avait la présidence, et où il parlait d'ordinaire plusieurs heures de suite comment son éloquence ne se serait-elle pas glacée sur ses lèvres lorsqu'en se levant il entendait dans l'auditoire les réflexions suivantes:
«Eh! mais, ce monsieur qui se lève, c'est le fils de ce vieux réprouvé de sir Pitt qui, dans ce moment, est sans doute à boire dans quelque bouchon du voisinage.»