L'héritier des Crawley arriva au château peu après cette première alerte, et l'on peut dire que dès lors il commençait y régner en maître. Le vieux baronnet survécut quelques mois encore à cette attaque, mais sans recouvrer assez complétement l'usage de la pensée et de la parole pour que l'autorité ne fût pas dès lors dévolue tout entière à son fils aîné. Sir Pitt, depuis longues années, empruntait sans cesse sur hypothèques, c'était autour de lui comme une armée de gens d'affaires; chaque jour il avait avec ses fermiers des disputes qui ne manquaient jamais d'aboutir à des procès; et quant à ces derniers, il les comptait par centaines: procès avec la compagnie des mines, procès avec la compagnie des Docks, procès avec tous ceux qui avaient avec lui le plus petit rapport. Sortir de tous ces embarras, voir clair dans ce chaos était une tâche vraiment digne de l'esprit d'ordre et de persévérance de l'ex-attaché à la cour de Poupernicle. Il se mit donc à la besogne avec la plus louable énergie.
Toute sa famille vint s'établir à Crawley-la-Reine, y compris même lady Southdown. Dans son ardeur de prosélytisme, elle comptait convertir tous les habitants de la cour à la barbe du ministre, et élever à côté de lui une chaire à ses prédicateurs dissidents, en dépit des fureurs de mistress Bute. Sir Pitt n'ayant point disposé de la survivance à la cure de Crawley-la-Reine, lady Southdown comptait bien, le ministre actuel une fois mort, en prendre la haute direction et faire remplir la place vacante par un de ses jeunes protégés. Notre diplomate la laissait faire à son aise tous ses petits arrangements, et restait aussi impénétrable que la statue du Silence.
Les terribles menaces de mistress Bute contre miss Betsy Horrocks en restèrent là; elle fut, ainsi que ses rubans, dispensée d'aller faire visite à la prison de Southampton. Elle quitta le château pour un cabaret du village, Aux armes des Crawley, qu'Horrocks avait précédemment pris à loyer du baronnet. L'ex-sommelier ayant ensuite, avec ses économies, acheté quelques immeubles, finit par avoir une voix aux élections. Celle du ministre et de quatre voisins, se joignant à celle-là, formaient le collége électoral envoyant au parlement les deux membres pour représenter Crawley-la-Reine.
Il s'établit bientôt une échange de politesses entre les dames du presbytère et celles du château. Il n'est ici question que de lady Jane, car pour ce qui concerne lady Southdown, ses entrevues avec mistress Bute dégénéraient toujours en vraies batailles, si bien que ces deux dames finirent par éviter mutuellement de se rencontrer. Sa seigneurie s'enfermait dans sa chambre quand la cure venait rendre visite au château. M. Pitt n'était peut-être pas trop fâché, au fond, de se sentir de temps à autre soulagé de la présence de sa belle-mère.
La famille des Binkie était sans aucun doute à ses yeux la plus recommandable de l'Angleterre par sa noblesse et son bon sens; mais les airs d'autorité qu'affectait lady Southdown, finissait par le fatiguer et lui peser. Il était sans doute très-flatteur pour sa personne de passer encore pour un jeune homme à quarante-six ans, mais il n'en était pas moins mortifiant de ne pas se sentir à cet âge plus libre qu'un enfant. Quant à lady Jane, elle n'aurait point fait résistance à sa mère, et du reste l'amour de ses enfants absorbait toutes ses facultés. Fort heureusement pour elle, les nombreuses et importantes affaires de lady Southdown, ses conférences avec les ministres, sa correspondance avec les missionnaires de l'Afrique, de l'Asie et de l'Australie, etc., occupaient à un tel point la vénérable comtesse, qu'il ne lui restait point de temps pour songer à l'éducation de la petite Mathilde et de son petit-fils maître Pitt Crawley. Ce dernier était d'une nature maladive, et s'il était encore en vie, lady Southdown l'attribuait aux doses redoublées de calomel qu'elle lui faisait prendre.
Quant au vieux sir Pitt, il passait ses derniers jours de lutte avec la vie dans les appartements où était morte la dernière lady Crawley. Il était soigné par la petite Esther, remplie pour lui des soins les plus touchants et les plus infatigables. Qu'y a-t-il à comparer à la tendre sollicitude d'une garde-malade dont on paye les services? Qui saurait mieux qu'elle battre les coussins, préparer les soupes et les tisanes? Ces femmes passent les nuits à veiller à votre chevet, elles endurent patiemment vos plaintes et vos bourrades. Le soleil peut se lever sur la campagne sans qu'elles aient jamais envie de sortir. Elles dorment sur le canapé, elles prennent leur repas sur le coin d'une table. Elles passent de longues soirées sans autre occupation que d'entretenir le feu devant lequel on entend chanter la tisane du malade. Elles lisent religieusement le journal de la première à la dernière ligne. Et puis, elles auront à essuyer vos gronderies et vos querelles si des amis viennent par hasard leur rendre visite une fois la semaine, si elles passent en contrebande un peu de genièvre dans leur cabas. Quelle nature humaine possède un fonds assez inépuisable de tendresse pour trouver en elle le courage d'entourer de soins aussi assidus l'objet même de ses affections? Cependant lorsqu'on donne dix livres sterling par trimestre à une garde-malade, on croit avoir été fort généreux à son endroit. M. Crawley ne donnait que la moitié à miss Esther pour être si empressée auprès du vieux baronnet; et encore n'était-ce pas sans se faire tirer l'oreille et sans crier beaucoup.
Dès qu'il faisait un rayon de soleil, on sortait le vieillard dans le même fauteuil qui avait servi à miss Crawley lors de son séjour à Brighton, et qui en avait été rapporté à Crawley-la-Reine avec une quantité d'effets appartenant à lady Southdown. Lady Jane marchait toujours aux côtés du vieillard, dont elle paraissait obtenir toutes les préférences. Sa tête s'agitait, sa figure s'éclairait d'un sourire lorsqu'il la voyait entrer dans sa chambre; si, au contraire, elle avait l'air de s'éloigner, il en exprimait son mécontentement par des sons inarticulés et confus. À peine lady Jane était-elle hors de la chambre, qu'aussitôt il éclatait en larmes et en sanglots: c'est qu'il y avait alors changement complet et à vue. La figure d'Esther, jusqu'alors souriante, devenait sombre et farouche, et à la place de ses manières douces et empressées, elle montrait le poing au vieillard et lui criait: «Silence, vieil imbécile!» Puis en dépit de ses gémissements, elle écartait son fauteuil de la cheminée dont la vue faisait sa principale distraction. Tel était le couronnement de soixante-dix années de mensonges, d'ivrognerie, d'égoïsme et de débauche: il ne restait plus de tout cela qu'un vieillard idiot et pleurard, qu'il fallait mettre au lit, faire manger et soigner comme un enfant!
La nature se chargea d'apporter un terme aux fonctions de la garde-malade. Un jour, de grand matin, tandis que M. Pitt examinait dans son cabinet différentes pièces que lui avaient remises l'intendant et le bailli, on frappa à la porte, et presque aussitôt apparut sur le seuil Esther qui, après un salut assez gauche, lui annonça la nouvelle suivante:
«Pardon, monsieur.... monsieur est mort.... Ce matin, monsieur.... Je faisais chauffer sa tisane, monsieur.... de l'eau de gruau, monsieur.... qu'il prend tous les matins, monsieur.... à six heures, monsieur.... et j'ai entendu comme une espèce de soupir, monsieur, et.... et alors....»
Elle fit à Pitt une nouvelle révérence. La figure de celui-ci, toujours si pâle d'ordinaire, se couvrit d'un certain incarnat. Était-ce parce qu'il se voyait enfin maître et seigneur de Crawley-la-Reine, titulaire d'une place au parlement? parce qu'il apercevait tout un avenir de grandeurs et dignités?