Instruite de la situation de son amie et du petit legs qu'elle devait à la générosité de miss Crawley, et bien convaincue que Briggs n'était point guidée par des vues intéressées, Becky forma aussitôt sur elle des projets qui n'avaient rien que de très-flatteur. N'était-ce pas la compagne dont elle avait besoin? Sans plus de cérémonie, elle l'invita le soir même à dîner, pour lui faire voir son petit Rawdon.
Mistress Bowls se hasarda à faire remarquer à la trop sensible Briggs qu'elle allait se fourrer dans la gueule du lion.
«Il viendra un jour où vous vous en mordrez les doigts, miss Briggs; souvenez-vous bien de ce que je vous dis, aussi vrai que je m'appelle Bowls.»
Briggs promit d'être sur ses gardes: la semaine suivante, elle allait s'installer chez mistress Rawdon, et six mois n'étaient pas encore écoulés qu'elle avait déjà prêté deux cents livres à Rawdon sur son petit capital.
CHAPITRE IX.
Becky au manoir de ses ancêtres.
Dès que les époux Crawley furent, comme le page de Marlborough, tout de noir habillés, et qu'ils eurent prévenu sir Pitt Crawley de leur arrivée, le colonel et sa femme montèrent dans cette même diligence qui jadis avait transporté Rebecca et le défunt baronnet, lors du premier voyage de notre héroïne à Crawley-la-Reine. Neuf années s'étaient écoulées depuis, et Rebecca se rappela cependant, comme s'ils eussent daté de la veille, les événements qui avaient signalé son premier voyage.
Les époux Rawdon trouvèrent à Mudbury un carrosse attelé de deux chevaux, avec un cocher en deuil; le tout envoyé à leur rencontre.
«Eh mais! c'est le vieux coffre de famille dit Rebecca à Rawdon, tout en franchissant le marchepied de la voiture; les vers ont déjà fait d'assez fortes entailles au drap.»
La voiture, après une course aussi rapide que le permettait la maigreur des chevaux, arriva à la grille du parc.