«Ce que je désire par-dessus tout maintenant, lui dit Rebecca, ce serait de voir vos enfants.»

Les deux mères échangèrent en même temps un coup d'œil qui résumait tous les mystères de la tendresse maternelle, puis elles sortirent de la pièce en se donnant le bras.

Becky s'extasia beaucoup sur la petite Mathilde, qui avait à peine quatre ans, et qui était un véritable amour. Elle réserva aussi une part d'admiration pour le petit garçon, qui, âgé de deux ans au plus, était pâle de couleur, avait les yeux caves, la tête très-grosse, et auquel Becky donna un brevet de gentillesse et de beauté pour son âge.

«Je voudrais bien que ma mère cessât de lui administrer ses médecines, fit lady Jane avec un soupir; leur suppression complète serait pour sa santé une excellente chose.»

Lady Jane entrait là dans une voie de confidence qui est un sujet intarissable pour les jeunes mères de famille. Ces épanchements intimes contribuèrent singulièrement à cimenter l'amitié des deux jeunes femmes. Au bout d'une demi-heure, elles furent les meilleures amies du monde, et le soir, lady Jane déclarait à sir Pitt que sa belle-sœur était la plus charmante et la plus aimable créature du monde.

Une fois maîtresse de l'esprit de la fille, l'infatigable petite intrigante combina ses efforts pour s'emparer de celui de la mère. Au premier moment où elle se trouva seule avec Sa Seigneurie, Rebecca la mit bien vite sur la question des soins à donner aux enfants; elle lui dit qu'elle n'avait conservé son petit garçon que pour lui avoir administré le calomel à de très-fortes doses, alors que les médecins de Paris le condamnaient tous. Elle ajouta qu'elle avait l'honneur de connaître déjà lady Southdown pour avoir entendu parler d'elle au révérend Lawrence Grills dans la chapelle de May-fair, où elle allait faire ses dévotions; ses opinions à ce sujet, donnait-elle à entendre, s'étaient bien modifiées en passant au creuset de l'infortune; elle témoigna le désir de s'éloigner de plus en plus de la dissipation et de l'erreur au milieu desquelles elle avait vécu, pour se régler sur la conduite de personnes pieuses et exemplaires. Les instructions religieuses de M. Crawley avaient fait, ajoutait-elle, une grande impression sur son esprit, et elle s'était sentie très-édifiée en lisant la Blanchisseuse de Finchley-Common. Elle demanda des nouvelles de lady Emily, cette femme si supérieure devenue désormais lady Emily Cornmiouse et demeurant au Cap avec son mari, qui avait des chances pour voir réussir sa candidature à l'évêché de Cafrerie.

Enfin elle acheva de se concilier les bonnes grâces de lady Southdown, en simulant une défaillance et une attaque de nerfs après les funérailles du baronnet, et en réclamant le ministère médical de Sa Seigneurie. Non-seulement la douairière vint elle-même en camisole lui apporter la drogue demandée, mais elle y joignit encore un choix de ses brochures favorites, et insista beaucoup pour que mistress Rawdon acceptât ses deux présents.

Becky prit les brochures avec empressement et eut l'air de trouver un grand intérêt à les parcourir; elle soutint même avec la douairière une discussion sur certains points de doctrine, sur les moyens d'arriver au salut de son âme, espérant de cette manière épargner à son corps l'affreuse médecine qui était là toute prête. Mais, après cette digression sur les principes du dogme, l'inexorable douairière déclara qu'elle ne quitterait pas la chambre avant d'avoir vu Becky avaler sa potion; et la pauvre Becky dut encore remercier son bourreau du regard, sans avoir pu échapper à l'impitoyable comtesse, qui se retira seulement alors en donnant sa bénédiction à sa nouvelle convertie.

Mistress Rawdon l'aurait bien dispensée de tant de sollicitude, et elle faisait assez piteuse mine lorsque Rawdon, entrant dans la chambre, apprit d'elle ce qui s'était passé. Il éclata de rire au récit moitié tragique, moitié burlesque de cette aventure, que Becky lui fit avec la plus franche gaieté, bien qu'elle eût été victime de la crédulité de lady Southdown. Lord Steyne et le petit Rawdon s'amusèrent beaucoup de cette histoire, quand Rawdon et sa femme furent de retour à leur maison de May-fair et que Becky leur répéta la scène que nous venons de raconter. Vêtue de son peignoir de nuit, elle nasillait un sermon du genre le plus sérieux, énumérant les vertus prodigieuses de son spécifique avec une gravité si parfaite, qu'on aurait juré voir la comtesse ornée de son nez sonore et musical.

«La représentation, la représentation de lady Southdown et de sa médecine noire!»