La cérémonie finie, les fermiers remontèrent sur leurs chevaux pour rentrer à leurs fermes, les voitures des seigneurs voisins s'en allèrent comme elles étaient venues, et les hommes des pompes funèbres, après avoir ramassé leurs tentures, leurs velours, leurs panaches et tout l'attirail mortuaire, grimpèrent sur le char d'apparat et repartirent pour Southampton. Chacune de ces figures contristées reprit son expression naturelle dès que les chevaux eurent franchi la grille du parc, et, sur la route, on put voir à la porte de plus d'un cabaret ces sombres escouades rangées en cercle autour d'un pot de bière. Voilà tout ce qui signala le départ de sir Pitt du château où il avait été le maître pendant plus de soixante ans.
Le gibier était fort abondant dans les bois de Crawley, et l'on sait que la chasse à la perdrix est un délassement fort goûté de tout gentilhomme anglais qui a des prétentions politiques; aussi, dès que les premiers transports de la douleur de sir Pitt furent passés, on le vit sortir avec un chapeau blanc garni d'un crêpe, afin de faire diversion aux idées noires qui l'assiégeaient. Il voyait avec une joie secrète et un orgueil intérieur ces champs qui désormais lui appartenaient. Quelquefois, avec un air de charmante bonhomie, il faisait sa tournée en compagnie de Rawdon et de son état-major de piqueurs. Les revenus et les immeubles de Pitt produisaient une grande impression sur l'esprit de son frère. Notre pauvre colonel à la bourse plate prit le rôle de complaisant et de flatteur du chef de la maison, et oublia son ancien mépris pour M. Pitt. Rawdon prêtait une oreille attentive et complaisante aux projets de plantation et de défrichement que lui communiquait son aîné; de temps à autre, il hasardait un conseil sur la manière de disposer l'étable et l'écurie: il alla lui-même à Mudbury pour acheter une jument à lady Jane, et s'offrit ensuite pour la dresser. L'indomptable dragon d'autrefois était maintenant façonné au frein et se montrait le cadet le plus traitable. Il recevait souvent des nouvelles de miss Briggs, restée à Londres avec le petit Rawdon. Nous citerons ici une des épîtres de l'enfant, d'après laquelle on pourra se faire une idée des autres:
«Je vais bien, j'espère que vous allez bien et maman aussi, le poney va bien. Grey me met sur son dos et me conduit dans le parc; je commence à galoper; j'ai rencontré le petit garçon qui était monté derrière moi; il a crié en galopant et moi je ne crie pas.»
Rawdon lisait ces lettres à son frère et à lady Jane, qui les trouvait charmantes. Le baronnet promit de se charger de l'éducation de son neveu, tandis que son excellente tante donnait une bank-note à Rebecca pour acheter un joujou au petit bonhomme.
Les jours s'écoulaient ainsi au milieu de ces distractions et de ces plaisirs que procure la vie de château; les jeunes sœurs de sir Pitt recevaient chaque matin de Rebecca une leçon de piano. Après le déjeuner, on mettait des sabots et on allait se promener dans le parc et dans le verger jusqu'au village voisin, où l'on faisait aux pauvres gens une ample distribution des drogues et des médicaments de lady Southdown. Lady Southdown ne bougeait plus sans Rebecca, qui prenait place à côté d'elle au fond de la voiture et l'écoutait de l'air du plus profond recueillement. Le soir, Becky exécutait devant la famille assemblée des morceaux de Handel et de Haydn, ou travaillait à une immense tapisserie. À la voir, on eût dit qu'elle n'avait jamais connu d'autre manière de vivre et qu'elle devait continuer de la sorte jusqu'au jour où la mort viendrait l'enlever, dans une vieillesse avancée, à une famille nombreuse et inconsolable; les soucis, les intrigues, les expédients, la pauvreté, les créanciers semblaient ne plus l'attendre de l'autre côté des murs du parc. Elle paraissait ne devoir plus échanger les délices de ce séjour contre une vie plus réelle de luttes et de combats.
«Il n'est pas bien difficile de faire la grande dame dans un château, pensait Rebecca en elle-même; je me chargerais très-bien de ce rôle, si l'on voulait m'assurer cinq mille livres sterling de revenu. Ce n'est pas bien fatigant d'aller donner un coup d'œil aux enfants et de compter les abricots sur les espaliers, au besoin même j'irais jusqu'à ôter les feuilles mortes des géraniums, jusqu'à demander aux vieilles femmes comment vont leurs rhumatismes et faire distribuer des bouillons aux pauvres. C'est là un métier dont je m'accommoderais fort bien moyennant cinq mille livres sterling de rente. On me verrait aussi bien qu'une autre me rendre en voiture chez des voisins où je serais invitée à dîner, et suivre les modes de l'année précédente. Je paraîtrais avec avantage à l'église, dans le banc seigneurial, ou bien, mon voile baissé et dans l'embrasure de la boiserie, j'apprendrais à dormir sans en rien laisser voir: tout cela s'acquiert par l'usage. Avec de l'argent on paye ses dettes; avec de l'argent on a le droit de faire les fiers et de nous mépriser nous autres pauvres diables, parce que nous n'avons pas le sou. Ils s'imaginent avoir fait acte de bien grande générosité pour une bank-note donnée pompeusement à notre fils, et, quant à nous qui n'en avons pas, nous ne sommes pas bons à jeter aux chiens.»
C'est ainsi que Becky se consolait des injustices du sort en établissant à sa manière la balance du bien et du mal.
Ces bois, ces prairies, ces charmilles, ces étangs, ces jardins, ces salles du vieux manoir qu'elle revoyait après une absence de sept ans, étaient l'objet de ses visites les plus curieuses. Par rapport au temps où elle se trouvait, c'était là l'époque de sa jeunesse; car autrement avait-elle connu ce temps si doux et si pur de la jeunesse? En se rappelant les pensées, les sentiments qu'elle avait eus alors, elle les rapprochait de ceux qu'elle avait maintenant et qu'elle devait aux frottements du monde depuis qu'elle avait vécu dans la société, qu'elle s'était élevée au-dessus de l'humble condition à laquelle le sort semblait l'avoir condamnée.
«C'est à ma petite cervelle, se disait tout bas Becky, que je dois d'en être venue où je suis. Du reste, pour rendre justice à l'humanité, il faut avouer qu'elle est bien bête. S'il m'en prenait envie, je ne pourrais maintenant me mêler à cette société que je fréquentais jadis dans l'atelier de mon père. Adieu, pauvres artistes, avec vos blagues à tabac et vos pipes, je ne puis plus maintenant recevoir que des lords tout chamarrés de crachats et de décorations. J'ai pour mari un gentilhomme, la fille d'un comte pour belle-sœur, et l'on me traite à ce titre avec toute espèce de considération dans la même maison où, quelques années auparavant, j'étais tout juste un peu plus qu'une servante. Mais, en vérité, ma condition présente est-elle si fort préférable à celle de la fille du pauvre peintre, qui, par ses câlineries, arrachait de l'épicier du coin un peu de cassonade et de thé? J'aurais épousé le jeune peintre auquel j'avais tourné la tête, que je ne vois guère en quoi je serais plus pauvre que je ne suis maintenant. Ah! si cela se pouvait, je serais toute prête à troquer ma condition et ma parenté contre une bonne petite rente en trois pour cent.»
C'est ainsi que Becky commençait à se pénétrer de la vanité des choses humaines et cherchait des biens plus positifs et plus solides que tout le clinquant qui les couvre.