«C'est le plus bel enfant de l'Angleterre, disait Rawdon à sa femme d'un ton de reproche, et votre épagneul semble avoir la préférence dans vos affections. Il ne sera pas pour vous un bien grand embarras à Crawley, on l'enverra avec les bonnes, et pour le voyage, je le prendrai sur la banquette à côté de moi.

—Où vous ne serez pas fâché d'aller vous-même pour fumer vos affreux cigares, répliqua mistress Rawdon.

—Je me rappelle un temps où vous ne faisiez pas la petite bouche, lui répondit alors son mari.»

Becky ce jour-là était bien disposée.

«C'est qu'alors je n'étais que surnuméraire, entendez-vous, gros bêta, et maintenant je suis en titre; emmenez Rawdy, si cela vous plaît: je vous conseille même de lui donner un cigare pendant que vous êtes en train.»

M. Rawdon jugea avec sa pénétration habituelle qu'un cigare n'était pas suffisant pour aider son bambin à supporter les froids de l'hiver; en conséquence, assisté de Briggs, il l'emmaillotta soigneusement dans des châles et des couvertures, puis on le hissa sur l'impériale de la diligence, et nos voyageurs se mirent en route par une matinée sombre et brumeuse. L'enfant était ravi de voir se lever l'aurore et d'aller à la maison, comme disait encore son père. C'était pour le petit Rawdon une véritable partie de plaisir. Les mille petits incidents de la route étaient pour lui l'occasion d'une intarissable gaieté; son père ne laissait aucune de ses questions sans réponse, et lui disait à qui appartenait cette grande maison qu'on apercevait sur le bord de la route et le parc qui l'avoisinait. Sa mère, à l'intérieur de la voiture, où elle se trouvait avec sa femme de chambre, ses fourrures, son manteau, son flacon d'essence, se donnait des airs à faire croire que c'était la première fois qu'elle voyageait dans une voiture publique; aucun de ses compagnons de route n'aurait pu s'imaginer que, dix ans auparavant, elle avait été obligée de se mettre sur l'impériale pour donner sa place à un voyageur payant.

Il faisait déjà nuit lorsqu'on arriva à Mudbury; le petit Rawdon fut transporté à moitié endormi dans la voiture de son oncle. Il regarda avec des yeux ébahis les grilles de fer qui roulaient sur leurs gonds à l'approche de la voiture, les piliers blanchis à la chaux et surmontés de la colombe et du serpent. La voiture s'arrêta enfin devant le perron du château, qui brillait d'un air de fête en l'honneur de la Noël. La porte d'entrée s'ouvrit pour les nouveaux arrivés. Un grand feu pétillait dans l'âtre et un tapis couvrait les dalles disposées en damier.

«C'est le vieux tapis de Turquie, qui était autrefois dans la grande galerie, se disait Rebecca tout en embrassant lady Jane.»

Puis elle échangea avec sir Pitt un salut plein de gravité; quant à Rawdon, qui avait fumé tout le long de la route, il se tint à une certaine distance de sa belle-sœur, dont les deux enfants s'étaient approchés de leur petit cousin. Mathilde l'avait déjà pris par la main après l'avoir embrassé, et Pitt Binkie Southdown, héritier présomptif du nom et de la fortune, s'était planté devant lui et le toisait du haut en bas à la façon des roquets qui examinent un boule-dogue.

La maîtresse de la maison conduisit ses hôtes dans les chambres qui leur étaient destinées et où pétillait déjà un feu des plus réjouissants.