—Des livres? s'écria la vieille femme avec indignation, des livres, quand nous manquons ici de pain! des livres, quand, pour assurer notre nourriture et celle de votre fils, pour épargner à votre père l'ignominie de la prison, j'ai vendu jusqu'au moindre bijou, j'ai ôté mon châle de mes épaules, j'ai fait argent de tout, et même de nos couverts! Aucun sacrifice ne m'a coûté pour que nos fournisseurs au moins n'aient pas le droit de nous insulter! Et il fallait payer le loyer à M. Clapp, un si honnête homme, si poli, si prévenant, et qui d'ailleurs, lui aussi, a ses charges à supporter! Amélia! Amélia! vous me brisez le cœur avec vos livres, avec votre enfant, dont vous avez causé la misère pour ne pas consentir à vous en séparer! Dieu veuille, Amélia, que vous soyez plus heureuse même que je ne l'ai été moi-même! Voilà Jos qui abandonne son père dans ses chagrins et dans sa vieillesse; voilà George, dont l'avenir pourrait être assuré, qui, un jour, pourrait se voir très-riche.... qui va à l'école avec une montre d'or et une chaîne autour du cou, tandis que mon pauvre vieux mari n'a pas un shilling dans sa poche!»

Le discours de mistress Sedley se termina par des sanglots et des pleurs qui retentirent dans toute la petite maison et arrivèrent aux oreilles des autres femmes, qui n'avaient pas perdu un mot de tout cet entretien.

«Oh ma mère! ma mère! s'écria la pauvre Amélia, vous ne m'aviez rien dit de tout cela.... je lui avais promis ces livres.... j'ai vendu mon châle ce matin même. Tenez, voici l'argent; prenez tout!...»

En même temps, d'une main tremblante, elle tirait de sa poche ses précieuses pièces d'or, qu'elle mettait dans les mains de sa mère, d'où plusieurs s'échappèrent pour rouler jusque sur les marches de l'escalier.

Amélia rentra ensuite dans sa chambre, et là s'abandonna au plus violent désespoir en présence de sa misère, dont elle concevait maintenant toute l'étendue. Ah! elle le voyait bien maintenant, son égoïsme causait seul la ruine de son fils. Son obstination l'empêchait seule d'avoir la richesse, l'éducation, le rang auxquels il pouvait prétendre, auxquels l'appelait sa naissance. Déjà, par amour pour elle, le père s'était précipité dans l'abîme; voudrait-elle y retenir le fils, maintenant qu'elle avait un seul mot à dire pour ramener l'aisance dans sa famille, pour élever son fils à la fortune? Ah! c'était là une réalité bien poignante pour son pauvre cœur blessé!

CHAPITRE XV.

Gaunt-House.

Tout le monde sait que l'hôtel de lord Steyne à Londres est situé Gaunt-Square, sur cette place où vient aboutir Great-Gaunt-Street, cette même rue dans laquelle nous avons conduit Rebecca à sa première visite en qualité d'institutrice chez le baronnet maintenant défunt. En regardant par-dessus les grilles, qui entourent les sombres feuillages du jardin situé au milieu du Square, vous apercevrez les malheureuses gouvernantes des enfants étiolés qui s'amusent autour du rond de verdure au centre duquel s'élève la statue de lord Gaunt, ce héros qui succomba à la bataille de Minden et qui se trouve là pour sa gloire représenté en bronze avec une perruque à trois marteaux et un costume à la romaine. Gaunt-House occupe tout un côté du Square, et sur ses trois autres faces s'étendent de spacieuses et sombres demeures dont les croisées sont taillées dans la pierre ou encadrées dans des briques rouges. On dirait que le jour a regret de pénétrer dans ces tristes et incommodes habitations. Les mœurs hospitalières semblent les avoir aussi désertées avec ces laquais tout habillés d'or et de soie, ces coureurs armés de torches qu'ils plaçaient dans les mains de fer que l'on aperçoit encore sur les côtés du perron.

Les noms gravés sur des plaques de cuivre ont fait invasion jusque dans le Square: ce sont ceux de docteurs, de banquiers, d'industriels de tout genre. C'est là un spectacle aussi peu réjouissant que la vue de l'hôtel de milord Steyne.

Tout ce que je connais de ce vaste manoir, c'est sa façade avec sa grande porte de fer et ses colonnes rongées par le temps. Quelquefois apparaît sur le seuil la face rouge et rechignée d'un robuste et gros concierge. Au-dessus du mur d'enceinte se dessinent les mansardes et les cheminées, dont on ne voit maintenant sortir la fumée qu'à de bien rares intervalles. En effet, lord Steyne passe sa vie à Naples, et préfère la vue du golfe de Caprée et celle du Vésuve au sinistre aspect des murailles de Gaunt-Square.