«Je vous le donne à deviner, se décida-t-elle enfin à dire à son mari. Dites un peu, où pensez-vous que je me les sois procurés? À l'exception toutefois de l'épingle que m'a donnée depuis longtemps déjà une personne qui m'est bien chère, puisque vous voulez le savoir, je les ai loués à M. Polonius. Vous ne vous imaginez pas, je pense, que tous ces diamants qu'on voit à la cour appartiennent à ceux qui les portent, comme il en est pour ces magnifiques pierreries que lady Jane a sur elle, et qui, j'en suis sûre, ont infiniment plus de prix que celles que vous voyez à mon cou.

—Ce sont des bijoux de famille,» dit sir Pitt toujours fort mal à l'aise.

Cette conversation continua sur le même ton jusqu'au moment où la voiture s'arrêta enfin à la porte du palais, où le souverain recevait ses sujets en grand cérémonial.

Les diamants qui avaient excité l'admiration de Rawdon ne retournèrent jamais chez M. Polonius; jamais on n'alla les rendre à l'honnête marchand; ils furent enfouis dans une petite cachette dont Becky seule avait le secret, dans un vieux pupitre que lui avait donné Amélia, et où elle tenait en réserve une foule de petits objets soit utiles, soit précieux, et dont son mari ignorait entièrement l'existence. Ne rien savoir ou au plus ne savoir qu'à demi, tel est le rôle de presque tous les maris, tandis que celui des femmes est de leur cacher le plus qu'elles peuvent. Ah! mesdames, mesdames, combien n'avez-vous pas de comptes secrets chez les modistes, de robes et de bracelets que vous ne mettez qu'en tremblant! Et pour que vos maris n'y voient que du feu, vous les étourdissez de vos caresses, vous les endormez par vos sourires, si bien qu'ils ne reconnaissent plus la robe neuve de la veille, et qu'ils sont loin de se douter que cette écharpe jaune que vous prétendez être reteinte leur coûte plus de cinquante guinées.

Rawdon ignorait donc l'histoire des pendants d'oreille de sa femme aussi bien que de la magnifique rivière qui scintillait sur ses épaules; mais lord Steyne, l'un des grands dignitaires de la couronne, l'un des illustres défenseurs du trône d'Angleterre, que l'on voyait dans la royale demeure avec son ordre de la Jarretière, ses plaques, ses colliers et ses cordons, qui entourait cette petite femme de prévenances toutes particulières, savait très-bien l'origine de ces diamants et aurait pu indiquer d'une manière précise celui qui les avait payés.

En s'approchant d'elle pour la saluer, il se mit à sourire et lui cita un vers de la boucle de cheveux sur les diamants de Belinde:

Que le juif convoite et l'infidèle adore!

«Mais j'espère que Sa Seigneurie ne se compte pas parmi les infidèles?» fit la petite dame avec un hochement de tête significatif.

Les dames qui se trouvaient dans le voisinage se mirent à chuchoter tout bas; plusieurs messieurs s'en mêlèrent aussi en voyant l'attention particulière que le noble lord accordait à la petite aventurière.

Ce n'est point à une plume aussi débile et aussi novice que la nôtre qu'il appartient de retracer les merveilles de l'entrevue de Rebecca Crawley, née Sharp, avec son gracieux et puissant souverain. Un sentiment de respect et de convenance nous défend de porter des regards scrutateurs et indiscrets dans cette pièce honorée par la présence du monarque. Passons, passons rapidement et en silence, après nous être inclinés comme nous devons le faire, devant ce maître auguste et respecté.