Becky, réfléchissant à l'opulence et à la générosité de son interlocuteur, lui indiqua le double en sus de la somme qu'elle avait empruntée à Briggs.
À cette déclaration, la colère de lord Steyne se traduisit en une nouvelle expression non moins énergique, sur quoi Rebecca pencha un peu plus sa tête de côté et redoubla de sanglots.
—Il n'y avait plus rien à faire; il a bien fallu s'y résigner. Je n'ai point osé le dire à mon mari. Il m'en coûterait la vie s'il l'apprenait. Ce secret que vous venez de m'arracher, je l'avais jusqu'ici caché à tout le monde. Que devenir maintenant? Ah! milord! je suis bien malheureuse!»
Lord Steyne, pour toute réponse, se contenta de battre sur les vitres et de se ronger les ongles; enfin, il enfonça son chapeau sur sa tête et sortit brusquement de la chambre. Rebecca ne quitta son attitude de femme malheureuse et désolée que lorsque la porte se fut refermée et qu'elle eut entendu s'éloigner la voiture de lord Steyne. Alors elle se redressa avec une joie triomphante, et une expression malicieuse brillait dans ses petits yeux verts. Elle fut prise d'un grand accès de rire qu'elle eut toutes les peines du monde à calmer, et enfin elle s'assit à son piano, sur lequel elle fit courir ses doigts avec une si merveilleuse agilité que les passants s'arrêtèrent sous ses fenêtres pour écouter cette ravissante harmonie.
Le soir même on apporta à Becky deux billets de Gaunt-House. L'un contenait une invitation à dîner faite au nom de lord et de lady Steyne, pour le vendredi suivant, tandis que dans l'autre se trouvait un petit carré de papier gris avec la signature de lord Steyne, et à l'adresse de MM. Jones Brown et Robinson, banquiers.
À diverses reprises, pendant la nuit Becky eut des mouvements d'hilarité qu'elle expliqua à Rawdon par le plaisir d'avoir enfin ses entrées dans Gaunt-House, et de se trouver face à face avec les maîtresses de l'endroit. Mais en vérité, c'était bien autre chose qui fermentait dans cette petite tête. Devait-elle se libérer envers Briggs et lui donner son congé? Devait-elle, au grand étonnement de Raggles, aller lui payer sa note? La tête reposée sur l'oreiller, elle agita successivement toutes ces graves questions, et le jour suivant, tandis que Rawdon allait faire sa visite matinale à son club, mistress Rawdon, avec un voile et une robe des plus simples, se rendit en fiacre à la Cité et se présenta à la caisse de MM. Jones et Robinson. Elle fit passer par le guichet le billet dont nous avons parlé, et on lui demanda alors comment elle voulait en toucher la valeur.
Elle répondit de sa plus douce voix qu'elle désirait avoir cent cinquante livres sterling en plusieurs billets, et le reste en un seul. En passant à son retour près de l'église Saint-Paul, elle s'arrêta pour acheter une magnifique robe de soie noire pour Briggs, cadeau qu'elle accompagna d'un baiser et d'aimables paroles.
De là elle se rendit chez M. Raggles, s'informa de ses enfants avec un intérêt tout particulier, et enfin lui donna cinquante livres à compte. Puis elle alla trouver le carrossier chez lequel elle louait ses voitures, et en lui remettant une somme semblable:
«J'espère, lui dit-elle, que vous profiterez de la leçon, et qu'au prochain jour de réception vous ne nous mettrez pas dans la fâcheuse nécessité de nous entasser quatre dans la voiture de mon beau-frère pour nous rendre à la cour, parce qu'il vous aura plu de ne pas m'envoyer ma voiture.»
Il y avait eu, à ce qu'il parait malentendu pour la dernière réception, ce qui avait failli réduire le colonel à l'affront de se présenter en cabriolet bourgeois au palais de son souverain.