Enfin, nous arrivâmes sains et saufs à Douvres, où nous descendîmes au Ship Hotel. J’avais toujours ouï dire que l’on pouvait vivre à beaucoup meilleur marché en province que dans la capitale ; mais c’est là un préjugé, et mon maître l’apprit à ses dépens. A Douvres, tout est si cher que les pauvres aubergistes sont obligés de faire payer une simple côtelette trois francs, un verre d’ale vingt-cinq sous, et quelques gorgées de vin chaud deux francs cinquante centimes. Rien que pour allumer une bougie, il vous en coûte presque aussi cher que pour brûler la livre entière à Londres. Du reste, Cinqpoints paya sans faire la moindre observation. Dès qu’il s’agissait de ses besoins personnels, il ne regardait jamais à la dépense : c’est une justice à lui rendre, et comme je n’ai pas cherché à pallier ses défauts, je ne dois pas non plus taire ses qualités.
Nous ne passâmes qu’une demi-journée dans cette localité dispendieuse. Le lendemain nous nous embarquâmes pour Boulogne-sur-mer.
En analysant le nom de cette dernière ville, je m’étais naturellement figuré qu’elle était en effet située sur la mer. Je vous laisse à deviner quel fut mon désappointement, lorsqu’à mon arrivée je reconnus qu’elle se trouve non sur la mer, mais sur la côte. C’est ainsi qu’on est trompé par les géographes !
Mais n’anticipons pas, nous ne sommes pas encore arrivés… Quelle rude épreuve qu’une pareille traversée !… Combien je regrettai d’avoir abandonné la terre ferme pour confier ma précieuse existence au caprice des flots inconstants !… Compatissant lecteur, as-tu jamais traversé la Manche ?… « O mer, vaste mer, je veux m’endormir sur ton sein d’azur, mollement bercé par la vague qui caresse les flancs de mon léger navire… » Cela est très-joli en romance, mais la réalité est beaucoup moins agréable. D’ailleurs les vagues ne sont pas bleues, elles ressemblent plutôt à de l’encre, ou à du porter écumeux, fraîchement tiré ; et, loin de vous bercer mollement, elles vous secouent d’une façon toute particulière.
Cependant je n’éprouvai d’abord aucune sensation désagréable. Au contraire, j’étais fier de me sentir à flot pour la première fois de ma vie. Lorsque les voiles se gonflèrent et que notre barque commença à fendre l’onde amère ; lorsque je contemplai le pavillon de l’Angleterre se déployant au haut du mât, le commis aux vivres préparant ses cuvettes, et le capitaine arpentant le pont d’un pas assuré ; lorsque enfin je vis disparaître dans le lointain les côtes blanches de ma terre natale et les voitures de l’établissement des bains — alors je me sentis grandir.
— John, me dis-je, te voilà devenu un homme. Ta majorité précoce date du moment où tu as mis le pied sur ce navire. Sois sage, sois prudent. Dis un long adieu aux folies de ta jeunesse. Tu n’es plus un enfant ; rejette tes billes et ta toupie… rejette…
Ici mon discours fut soudain interrompu par une sensation singulière, puis pénible, qui finit par me maîtriser complétement. La délicatesse me défend d’entrer dans de plus amples détails. Je dirai seulement que je fus bien, bien malade. Pendant quelques heures, je restai étendu sur le pont, dans un état de prostration impossible à décrire, souffrant le martyre, insensible à la pluie qui m’inondait le visage et aux plaisanteries des marins qui me marchaient sur le corps. Je crois que j’aurais béni celui d’entre eux qui aurait mis fin à mes souffrances en me jetant à la mer. Cela dura quatre mortelles heures, qui me parurent autant d’années.
Pendant que je subissais ainsi mon purgatoire, un des hommes du bord s’approcha de l’endroit où nous autres domestiques nous étions entassés.
— Eh ! John ! cria-t-il.
— Qu’est-ce qu’il y a ? répliquai-je d’une voix affaiblie.