Le lendemain, nous nous rendîmes chez les Griffin, moi pour m’amuser avec les femmes de chambre de la maison, mon maître pour présenter ses hommages aux dames de son cœur. Mademoiselle pinçait sa guitare ; milady paraissait occupée à chercher quelque document parmi des livres de compte, des lettres d’affaires et des parchemins renfermés dans un coffre noir. Ce genre d’occupation me conviendrait assez, surtout si chaque année m’amenait, comme à lady Griffin, une augmentation de revenu. La jolie veuve surveillait seule ses intérêts et ceux de sa belle-fille, beaucoup trop sentimentale pour déchiffrer le griffonnage d’un homme d’affaires ou des comptes de banquier.

Les yeux de Mathilde brillèrent comme des escarboucles dès que mon maître se présenta ; elle l’invita avec un mouvement plein de câlinerie (la femme la plus laide est quelquefois aussi gracieuse qu’une chatte) à prendre place auprès d’elle sur le canapé. Cinqpoints s’empressa d’obéir ; milady, en voyant entrer Cinqpoints, s’était contentée de lui adresser un salut bienveillant, mais sans quitter ses paperasses.

— Lady Griffin a reçu des lettres de ces vilaines gens qu’on appelle hommes d’affaires, dit Mathilde. Elle ne vous adressera pas la parole d’ici à une demi-heure au moins ; venez donc vous asseoir auprès de moi, chevalier félon, et dites-moi pourquoi vous arrivez si tard.

— Très-volontiers, ma chère miss Griffin… Eh mais, en vérité, c’est presque un tête-à-tête que vous me proposez là !

Après avoir échangé une foule de balivernes de ce genre, on commença à causer d’une façon plus sérieuse.

— Savez-vous, dit miss Mathilde, que nous avons rencontré à l’ambassade un de vos meilleurs amis ?

— Mon père, sans doute ? Il est très-lié avec lord Bobtail. J’avais oublié de vous dire qu’il m’a fort agréablement surpris l’autre soir en tombant chez moi à l’improviste.

— Quel bon et charmant vieillard ! Comme il vous aime !

— Étonnamment ! fit mon maître en levant les yeux au ciel.

— Je vous rendrais trop fier si je vous répétais la moitié du bien qu’il m’a dit de vous.