Le chevalier, jeune homme aussi modeste qu’insignifiant, paraissait incapable de faire du mal à une mouche. Cependant, au bout de huit jours, je m’aperçus, à la façon dont il contredisait mon maître, aux regards qu’il lui lançait et à ses lèvres qui se serraient dès que son ancien rival se montrait à l’horizon, je reconnus à ces divers signes que cet être inoffensif était tout disposé à chercher querelle à l’Honorable Hector-Percy Cinqpoints. Ai-je besoin de vous dire pourquoi de l’Orge exécrait cordialement mon maître ? Tout bonnement parce que milady le voulait ainsi. Elle détestait son ex-amoureux pour le moins autant que sa belle-fille et voulait se venger. Vous vous figurez peut-être qu’elle avait agi de bonne foi en écrivant la lettre que j’ai eu l’honneur de vous communiquer ? Peut-être n’avez-vous vu dans la lecture si opportune du testament qu’un pur effet du hasard ? Détrompez-vous alors. La veuve avait tendu un piége à Cinqpoints, et ce jeune homme, malgré son habileté, y était tombé aussi gentiment que ces petites souris qui prennent une souricière pour la boutique d’un marchand de fromage en détail.

Le chevalier était l’humble esclave de milady. Le pauvre garçon aimait vraiment cette femme. Il aurait aussi bien fait de devenir amoureux d’un boa constrictor. Toujours est-il que la veuve possédait un tel empire sur lui, que, si elle lui eût signifié que deux et deux doivent faire dix-neuf, il eût donné tort aux mathématiciens qui affirment le contraire. Si elle avait eu l’idée de lui commander un meurtre, je ne sais pas trop s’il aurait eu le courage de désobéir. Mais ce n’était pas tout à fait un assassinat qu’elle désirait de lui, bien que cela y ressemblât un peu.

Vous ai-je dit que, dès le commencement, mon maître s’était mis à contrefaire, avec un sérieux imperturbable, le mauvais anglais et la politesse un peu exagérée de M. de l’Orge ? Il paraissait regarder le chevalier plutôt comme un singe intelligent et bien dressé que comme un rival. Jamais il ne serait venu à l’esprit du jeune de l’Orge qu’on osât se moquer de lui en face, et il ne pouvait se formaliser de plaisanteries faites dans une langue qu’il s’obstinait à parler, mais qu’il ne comprenait qu’à moitié. A dater du jour de la déclaration inattendue de Cinqpoints, milady eut soin de faire comprendre au chevalier ce qu’il y avait d’offensant pour lui dans les façons d’agir de mon maître ; elle inventa même une foule de propos blessants qu’elle mit sur le compte de ce dernier. Maintenant qu’il n’avait plus aucun motif de se fâcher, de l’Orge commença à se montrer aussi mauvais coucheur qu’il avait été bon enfant. Il pesait chaque parole de mon maître pour y relever quelque affront imaginaire ; bref, il devenait plus inabordable qu’un porc-épic ou plus doux qu’un mouton, selon le bon plaisir de milady. Il y eut de nombreuses escarmouches entre mon maître et lui ; quelques paroles assez vives furent échangées ; mais on finissait toujours par s’entendre, car ces querelles s’appuyaient rarement sur un prétexte sérieux. Il s’agissait tantôt de maintenir sa dignité en passant le premier par une porte où tous deux auraient pu passer ensemble, tantôt de savoir qui donnerait la main aux dames pour monter en voiture, ou de quelque autre futilité de ce genre.

— Au nom du ciel, s’écria un soir milady au milieu d’une de ces disputes, et tandis que l’on se rendait du salon dans la salle à manger, au nom du ciel, modérez-vous, monsieur Cinqpoints ! Soyez calme, chevalier ! Vous êtes l’un et l’autre si estimés, si aimés des membres de cette famille, que, par égard pour nous, vous devriez rester amis.

Elle prononça ces paroles au moment où on allait se mettre à table. Le visage du pauvre chevalier rayonna lorsqu’il entendit ce : Vous êtes l’un et l’autre si aimés. Il contempla un instant milady avec des yeux effarés, fit le tour de la table et donna à Cinqpoints une poignée de main à lui disloquer le bras. Celui-ci répondit à celle démonstration par un salut moqueur et tourna le dos d’un air superbe. De l’Orge regagna sa place et eut grand’peine à avaler sa soupe, car il étouffait presque de bonheur. Je veux être pendu s’il n’avait pas les larmes aux yeux. Il crut que lady Griffin venait de lui faire sa déclaration et qu’elle lui accorderait sa main ; Cinqpoints le crut aussi, et, après avoir lancé à sa future belle-mère un coup d’œil plein d’amertume, il se mit à causer avec sa future. Il ne voulait ou ne pouvait plus épouser la veuve ; mais il jugea à propos de trouver mauvais qu’elle en épousât un autre. Il fut donc fort irrité de l’espèce d’aveu échappé à milady.

Et qu’on me permette ici une réflexion philosophique, fruit de ma longue expérience. J’ai remarqué que, pour peu qu’on réussisse à irriter outre mesure un habile fripon, il reste fripon ; mais adieu son habileté ! S’il se met en colère, il est perdu. Dès qu’il ne sait pas conserver son sang-froid, il laisse voir le pied fourchu chaque fois que l’on marche dessus. Il faut une bien longue habitude du métier pour ne pas montrer les dents, quand on a envie de mordre. Le vieux Crabs, par exemple, n’avait jamais l’air plus affable que lorsqu’il désirait vous voir au fond de l’enfer. Sous ce rapport, il ressemblait à cet autre aimable lord dont le duc de Wellington disait (je me trouvais derrière la chaise de Sa Grâce le soir où elle prononça ces paroles) : « Vous pourriez lui donner vingt coups de pied au derrière sans rien changer à l’expression suave et bénévole de son visage, et sans qu’une personne causant avec lui se doutât de ce qui se passait de l’autre côté de son interlocuteur. » Cinqpoints n’était pas encore arrivé à ce degré de perfection, et quand il était en colère, il le laissait voir. J’ai aussi remarqué (observation très-profonde et qui prouve que nous avons d’aussi bons yeux que nos maîtres, bien que nous portions des culottes de pluche), j’ai remarqué qu’un fripon se fâche plus vite qu’un autre. Un honnête homme reconnaît quelquefois qu’il a tort ; un fripon, jamais. D’ailleurs Cinqpoints n’avait pas mené, depuis l’âge de raison, une vie de joueur, d’escroc et de débauché pour arriver à la maturité avec un caractère bien fait. Aussi, dès que quelque chose le contrariait, devenait-il plus rageur qu’un collégien de dix ans.

Il était donc en colère, et je vous réponds que dans ces moments-là il n’existait pas sur la terre une brute plus insupportable que lui.

C’est justement là que milady voulait l’amener ; car, bien qu’elle eût fait son possible pour provoquer un duel entre Cinqpoints et le chevalier, elle n’avait encore réussi qu’à soulever des tempêtes qui finissaient toujours par se calmer. Les deux jeunes gens se détestaient le plus cordialement du monde, se disputaient volontiers ; mais ils ne paraissaient guère disposés à se battre. Du reste, il faut convenir qu’ils avaient d’excellentes raisons pour cela. Aux premiers jours de leur connaissance, étant amis et désœuvrés, ils avaient, selon la coutume des gens du monde, passé une grande partie de leur temps à jouer au billard, à monter à cheval, à s’exercer au tir ou à faire des armes. Au billard, Cinqpoints était beaucoup plus fort que le jeune Français, auquel il avait même gagné des sommes assez rondes. Au pistolet, mon maître abattait huit poupées sur dix, et de l’Orge sept ; à l’épée, le chevalier touchait, l’un après l’autre, chaque bouton du gilet de l’Honorable H. P. Cinqpoints. Tous deux étaient allés plusieurs fois sur le terrain, car les Français se battent volontiers, et Cinqpoints y avait été contraint par les exigences de sa profession. Mais, quoiqu’ils eussent fait leurs preuves, ils n’ignoraient pas qu’ils pouvaient l’un et l’autre mettre cent balles de suite dans un chapeau à une distance raisonnable, et ils n’avaient aucune envie de recommencer, sans motif sérieux, une pareille expérience sur leurs propres chapeaux couvrant leurs propres têtes. Voilà pourquoi, en se montrant les dents, ils ne s’étaient pas encore mordus.

Mais, le soir en question, Cinqpoints paraissait monté au diapason voulu ; il semblait d’humeur à ne craindre ni homme ni diable. Cela se voyait à la façon dont il avait répondu aux avances du chevalier qui, dans l’excès de sa joie, était venu lui offrir une franche poignée de main, et qui, j’en ai la conviction, aurait donné l’accolade à un ours, tant il se sentait heureux. Mon maître, après lui avoir tourné le dos, s’était assis auprès de miss Griffin, dont les cajoleries ne furent guère plus favorablement reçues que les avances du jeune de l’Orge. Il exhala sa colère contre nous autres innocents domestiques, et contre des vins ou des plats qui n’y pouvaient mais ; se conduisant, en un mot, comme un véritable chenapan, plutôt que comme un fils de famille bien élevé qu’il était.

— Me permettrez-vous de vous envoyer cette aile ? demanda-t-il à milady, d’un ton de mauvaise humeur, en découpant un poulet à la Béchamelle.