Le surlendemain, on lisait dans Galignani’s Messenger, parmi les faits divers, un paragraphe que je demande la permission de transcrire :
« Hier matin, à six heures, une rencontre a eu lieu au bois de Boulogne entre l’Honorable H. P. C — p — ts et le chevalier de l’O — . Ce dernier avait pour témoin le colonel M — , de la garde royale ; M. C — p — ts était accompagné de son compatriote, le capitaine B-ll-e. D’après les renseignements qui nous sont parvenus, ce duel aurait eu pour motif une malheureuse discussion survenue avant-hier soir dans le salon d’une jeune veuve qui, depuis quelques mois, est un des plus brillants ornements de notre ambassade.
» L’Honorable H. P. C — p — ts étant l’insulté, avait le choix des armes ; mais il a renoncé à ce droit, et le duel a eu lieu au pistolet, bien que M. de l’O — ait la réputation d’être un des meilleurs tireurs de Paris.
» Les combattants, armés chacun de deux pistolets, ont été placés à quarante pas l’un de l’autre, avec la liberté de s’avancer jusqu’à une limite qui ne laissait plus entre eux qu’une distance de huit pas. Le chevalier a tiré presque immédiatement, et sa balle a fracassé le poignet gauche de son adversaire. Celui-ci a dû lâcher le pistolet qu’il tenait dans cette main ; mais, s’avançant de plusieurs pas, il a déchargé son autre pistolet. Le chevalier tomba atteint d’une blessure qui fait craindre pour ses jours ; la balle, ayant pénétré au-dessus de la hanche, n’a pu être retirée.
» On dit que le motif de cette fatale rencontre est un soufflet que M. de l’O — s’est hasardé à donner à l’Hon. H. P. C — p — ts. Cette circonstance explique les conditions exceptionnelles auxquelles les témoins ont cru devoir consentir.
» M. C — p — ts est dangereusement malade. Son excellent père, le Très-Honorable comte de C — bs, qui se trouve actuellement à Paris, s’est empressé de se rendre auprès de son fils et de lui prodiguer les soins les plus affectueux. Le comte n’a appris la triste nouvelle qu’hier, vers midi, tandis qu’il déjeunait avec S. Exc. lord Bobtail, notre ambassadeur. Il a failli se trouver mal ; cependant, contre l’avis des médecins, il a voulu passer la nuit au chevet du malade. »
Tout cela est parfaitement exact ; je veux dire aussi exact que peut l’être un article de journal. L’excellent père, que je soupçonne d’avoir rédigé lui-même le paragraphe en question, était arrivé chez nous assez tard dans l’après-midi.
— John, voilà une bien triste affaire, me dit-il après avoir vu son fils. Ah ! il faut beaucoup de philosophie pour supporter les épreuves de cette misérable vie ! Approchez un peu ce canapé du feu ; là, voilà qui est bien… Avez-vous quelques cigares dans la maison ? Et, à propos, faites-moi monter à goûter et une bouteille de vieux bordeaux. Je ne puis quitter mon pauvre fils avant que les médecins l’aient déclaré hors de danger.
IX
MÉTAMORPHOSE
Le chevalier ne mourut pas ; la balle sortit d’elle-même à la suite d’une fièvre et d’une inflammation violentes causées par la blessure. Il fut néanmoins retenu au lit pendant plus de six semaines et ne se rétablit que longtemps après.
Mon maître, malheureusement pour lui, n’en fut pas quitte à si bon marché. L’inflammation se déclara aussi chez lui, et pour ne pas entrer dans de vilains détails, je dirai en deux mots qu’on fut obligé de lui amputer la main gauche au poignet. Il subit l’opération avec un courage dont je ne l’aurais pas cru capable, et au bout d’un mois ou deux la plaie était cicatrisée ; mais si jamais homme a ressemblé au diable, c’est l’infortuné Cinqpoints lorsqu’il levait son bras mutilé et regardait le moignon qui lui restait à la place d’une main.
Il est vrai que cet accident ne fit que le rendre plus intéressant aux yeux de miss Griffin. Elle écrivait vingt billets par jour pour savoir de ses nouvelles, l’appelant son bien-aimé, son fidèle chevalier, son héros, son infortuné, sa victime et je ne sais quoi encore. J’ai gardé ces lettres, comme vous savez, et je vous réponds qu’aucun romancier n’a jamais rien écrit de si stupidement sentimental.
Le vieux Crabs avait établi chez nous son quartier général, et il consommait à nos frais une quantité incroyable de vin et de cigares. Je crois qu’il avait quitté sa terre natale parce que ses créanciers venaient de tout faire saisir chez lui, et il savait que, pendant sa maladie, Cinqpoints ne pouvait guère lui défendre sa porte. Milord passait toutes ses soirées chez lady Griffin, où la présence de mon maître ou celle du pauvre chevalier de l’Orge ne devait plus le gêner.