CLÉOPÂTRE.—Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de l'amour, il l'a guéri du moins de la crédulité de l'enfance!—Fulvie peut-elle mourir?

ANTOINE.—Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et lisez à votre loisir tous les troubles qu'elle a suscités. La dernière nouvelle est la meilleure; voyez en quel lieu, en quel temps elle est morte.

CLÉOPÂTRE.—O le plus faux des amants! Où sont les fioles[9] sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur? Ah! je vois maintenant, je vois par la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue!

Note 9:[ (retour) ] Allusion aux fioles de larmes que les Romains déposaient dans les mausolées.

ANTOINE.—Cessez vos reproches, et préparez-vous à entendre les projets que je porte en mon sein, qui s'accompliront ou seront abandonnés selon vos conseils. Je jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je pars de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix ou la guerre au gré de vos désirs.

CLÉOPÂTRE.—Coupe mon lacet, Charmiane, viens; mais non.... laisse-moi: je me sens mal, et puis mieux dans un instant: c'est ainsi qu'aime Antoine!

ANTOINE.—Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez justice à l'amour d'Antoine, qui supportera aisément une juste procédure.

CLÉOPÂTRE.—Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de grâce, détourne-toi, et verse des pleurs pour elle; puis, fais-moi tes adieux, et dis que ces pleurs coulent pour l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de dissimulation profonde et qui imite l'honneur parfait.

ANTOINE.—Vous m'échaufferez le sang.—Cessez.

CLÉOPÂTRE.—Tu pourrais faire mieux, mais ceci est bien déjà.