CÉSAR.—Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez point comme la soeur de César: l'épouse d'Antoine devrait être précédée d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissements des chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres de la route auraient dû être chargés de peuple, impatient et fatigué d'attendre votre passage désiré; il fallait que la poussière élevée sous les pas de votre nombreux cortège montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes venue à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez prévenu les démonstrations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on néglige de le témoigner. Nous aurions été à votre rencontre par mer et par terre, et à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.

OCTAVIE.—Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir ainsi: je n'ai fait que suivre mon libre penchant. Mon époux, Marc-Antoine, ayant appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de cette fâcheuse nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la liberté de revenir vers vous.

CÉSAR.—Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez un obstacle à ses débauches.

OCTAVIE.—N'en jugez pas ainsi, seigneur.

CÉSAR.—J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de toutes ses démarches. Où est-il maintenant?

OCTAVIE.—A Athènes, seigneur.

CÉSAR.—Non, ma soeur, trop indignement outragée, Cléopâtre, d'un coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une prostituée, et maintenant ils s'occupent tous deux à soulever contre moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye; Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hérode, de Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!

OCTAVIE.—Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partagé entre deux hommes que j'aime et qui se haïssent!

CÉSAR.—Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé longtemps notre rupture: jusqu'à ce que je me sois aperçu à quel point vous étiez abusée, et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amènent sur votre bonheur ces terribles nécessités, et laissez les invariables décrets du destin suivre leur cours, sans vous répandre en gémissements. Rome vous reçoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations, et toujours la bienvenue auprès de nous.

AGRIPPA.—Soyez la bienvenue, madame.