LÉONATO.—Ainsi moitié de la langue du seigneur Bénédick dans la bouche du comte Jean; et moitié de la mélancolie du comte Jean sur le front du seigneur Bénédick....
BÉATRICE.—Avec bon pied, bon oeil et de l'argent dans sa bourse, mon oncle, un homme comme celui-là pourrait gagner telle femme qui soit au monde, pourvu qu'il sût lui plaire.
LÉONATO.—Vous, ma nièce, vous ne gagnerez jamais un époux, si vous avez la langue si bien pendue.
ANTONIO.—En effet, elle est trop maligne.
BÉATRICE.—Trop maligne, c'est plus que maligne; car il est dit que Dieu envoie à une vache maligne des cornes courtes[8]; mais à une vache trop maligne, il n'en envoie point.
Note 8:[ (retour) ] Dat Deus inutili cornua curta bovi.
LÉONATO.—Ainsi, parce que vous êtes trop maligne, Dieu ne vous enverra point de cornes.
BÉATRICE.—Justement, s'il ne m'envoie jamais de mari; et pour obtenir cette grâce, je le prie à genoux chaque matin et chaque soir. Bon Dieu! je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton; j'aimerais mieux coucher sur la laine.
LÉONATO.—Vous pourriez tomber sur un mari sans barbe.
BÉATRICE.—Eh! qu'en pourrais-je faire? Le vêtir de mes robes et en faire ma femme de chambre? Celui qui porte barbe n'est plus un enfant; et celui qui n'en a point est moins qu'un homme. Or celui qui n'est plus un enfant n'est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de celui qui est moins qu'un homme. C'est pourquoi je prendrai six sous pour arrhes du conducteur d'ours, et je conduirai ses singes en enfer[9].