DON PÈDRE.—Regardez, la voici qui vient.
BÉNÉDICK.—Voulez-vous m'envoyer au bout du monde pour votre service? Je vais à l'instant aux antipodes sous le plus léger prétexte que vous puissiez inventer. Je cours vous chercher un cure-dent aux dernières limites de l'Asie, prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean[19], vous chercher un poil de la barbe du grand Cham, négocier quelque ambassade chez les Pygmées, plutôt que de soutenir un entretien de trois paroles avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi à me confier?
Note 19:[ (retour) ] Souverain de l'Abyssinie, ou de la Haute-Asie.
DON PÈDRE.—Nul autre que de tenir à votre bonne compagnie.
BÉNÉDICK.—O Dieu! seigneur, vous avez céans un mets qui n'est pas de mon goût; je ne puis souffrir madame Caquet.
(Il sort.)
DON PÈDRE.—Je vous apprends, madame, que vous avez perdu le coeur du seigneur Bénédick.
BÉATRICE.—Il est vrai, prince, qu'il me l'a prêté jadis un moment, et je lui en donnai l'intérêt, un coeur double pour un coeur simple. Il m'a regagné son coeur avec des dés pipés. Ainsi Votre Altesse fait bien de dire que je l'ai perdu.
DON PÈDRE.—Vous l'avez mis par terre, madame, vous l'avez mis par terre.
BÉATRICE.—Je serais bien fâchée qu'il prît un jour sa revanche sur moi, seigneur; je craindrais trop d'être la mère de quelques imbéciles.—J'ai amené le comte Claudio que j'ai envoyé chercher.