ROSALINDE.—Je le serai désormais, cousine; je veux imaginer quelque amusement. Voyons, que penses-tu de faire l'amour?
CÉLIE.—Oh! ma chère, je t'en prie, fais de l'amour un jeu; mais ne va pas aimer sérieusement aucun homme, et même par amusement ne va jamais si loin que tu ne puisses te retirer en honneur et sans rougir.
ROSALINDE.—Eh bien! à quoi donc nous amuserons-nous?
CÉLIE.—Asseyons-nous, et par nos moqueries dérangeons de son rouet cette bonne ménagère, la Fortune, afin qu'à l'avenir ses dons soient plus également partagés[2].
Note 2: [(retour) ]
Nous avons déjà vu, dans Antoine et Cléopâtre, que Shakspeare donne un rouet à la Fortune et en fait une ménagère.
ROSALINDE.—Je voudrais que cela fût en notre pouvoir, car ses bienfaits sont souvent bien mal placés, et la bonne aveugle fait surtout de grandes méprises dans les dons qu'elle distribue aux femmes.
CÉLIE.—Oh! cela est bien vrai; car celles qu'elle fait belles, elle les fait rarement vertueuses, et celles qu'elle fait vertueuses, elle les fait en général bien laides.
ROSALINDE.—Mais, cousine, tu passes de l'office de la Fortune à celui de la Nature. La Fortune est la souveraine des dons de ce monde, mais elle ne peut rien sur les traits naturels.
(Entre Touchstone.)
CÉLIE.—Non?... Lorsque la Nature a formé une belle créature, la Fortune ne peut-elle pas la faire tomber dans le feu? Et, bien que la Nature nous ait donné de l'esprit pour railler la Fortune, cette même fortune envoie cet imbécile pour interrompre notre entretien.