SYLVIUS.—Oh! tu n'as donc jamais aimé aussi tendrement que moi: si tu ne te rappelles pas jusqu'à la plus petite folie que l'amour t'a fait faire, tu n'as pas aimé: si tu ne t'es pas assis comme je le suis, fatigant celui qui t'écoutait des louanges de ta maîtresse, tu n'as pas aimé: si tu n'as pas quitté brusquement la compagnie, comme ma passion me fait quitter la tienne en ce moment, tu n'as pas aimé. O Phébé! Phébé! Phébé!
(Sylvius sort.)
ROSALINDE.—Hélas! pauvre berger! en te voyant sonder ta blessure, un sort cruel m'a fait sentir la mienne.
TOUCHSTONE.—Et moi la mienne: je me souviens que lorsque j'étais amoureux, je brisai mon épée contre une pierre en lui disant: «Voilà pour t'apprendre à rendre des visites nocturnes à Jeanne Smile;» et je me rappelle que je baisais son battoir et les mamelles des vaches que ses jolies mains gercées venaient de traire; et je me souviens encore qu'au lieu d'elle, je courtisais une tige de pois, auquel je pris deux cosses pour les lui rendre en lui disant, en pleurant des larmes[20]: «Portez ceci pour l'amour de moi.» Nous autres vrais amants, nous sommes sujets à d'étranges caprices; mais comme tout, dans la nature, est mortel, toute nature est mortellement folle en amour[21].
Note 20: [(retour) ]
«Trait contre une expression ridicule de la Rosalinde de Lodge.» (WARBURTON.)
Note 21: [(retour) ]
Mortal est pris ici adverbialement pour excessivement.
ROSALINDE.—Tu parles plus sagement que tu ne t'en doutes.
TOUCHSTONE.—Vraiment, jamais je ne me douterai de mon esprit que lorsque je me le serai cassé contre les os des jambes.
ROSALINDE.—O Jupiter! Jupiter! la passion de ce berger ressemble bien à la mienne.
TOUCHSTONE.—Et à la mienne aussi: mais cela devient un peu ancien pour moi.