MÉNÉNIUS.—Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il flatter votre multitude toujours croissante, où l'on ne trouve pas un homme de bien sur mille, lui qui aimerait mieux risquer tous ses membres pour la gloire, qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.—Commencez Cominius.

COMINIUS.—Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas d'une voix faible que I'on doit annoncer les exploits de Coriolan. On convient que la valeur est la première des vertus, et la plus honorable pour celui qui la possède. Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer à lui seul l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque Tarquin rassembla une armée contre Rome, Marcius surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors, qui est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre, lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa devant lui les moustaches hérissées. Debout, au-dessus d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son corps, il immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés contre lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle d'une femme sur la scène, il se montra le premier des hommes sur le champ de bataille; en récompense, il reçut la couronne de chêne. Ainsi, entrant en homme dans la carrière de l'adolescence, il crut comme l'Océan; et dans le choc de dix-sept batailles successives, son épée ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait dans cette guerre, devant les murs de Corioles et dans l'enceinte de la ville, permettez-moi de le dire; je ne puis en parler comme il le faudrait: il a arrêté les fuyards, et son exemple unique a appris aux lâches à se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant un vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les hommes cédaient et tombaient sous sa proue. Son glaive, imprimait le sceau de la mort partout où il frappait; de la tête aux pieds il était tout en sang, et chacun de ses mouvements était marqué par les cris des mourants. Seul, il franchit les portes meurtrières de la cité, en les marquant d'une destinée inévitable; seul et sans être secouru, il les repasse; puis, enlevant les renforts qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une planète; enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain de nos armes vient frapper son oreille attentive; aussitôt son courage redouble et ranime son corps épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il s'élance, moissonnant des vies humaines, comme si le carnage devait être éternel, et tant que nous ne sommes point maîtres du champ de bataille et de la ville, il ne s'arrête pas, même pour reprendre haleine.

MÉNÉNIUS.—Digne homme!

PREMIER SÉNATEUR.—Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprêmes que nous lui préparons.

COMINIUS.—Il a dédaigné les dépouilles des Volsques; il a regardé les objets les plus précieux comme la fange de la terre: il désire moins que ne donnerait l'avarice même; il trouve dans ses actions sa récompense: heureux d'employer son temps à I'abréger.

MÉNÉNIUS.—Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé.

UN SÉNATEUR.—Qu'on appelle Coriolan.

UN OFFICIER.—Le voici.

(Coriolan entre.)

MÉNÉNIUS.—Coriolan, tout le sénat est charmé de vous faire consul.