IMOGÈNE.--Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup trop de peine pour ne recueillir que des refus; les remerciements que vous aurez de moi, c'est de m'entendre dire que je suis très-avare de remerciements et que je n'en ai pas de reste pour vous.
CLOTEN.--Cependant je vous aime, je vous le jure.
IMOGÈNE.--Si vous me le disiez sans me le jurer, cela aurait fait le même effet sur moi; mais si vous vous obstinez à jurer toujours, votre récompense sera toujours de voir que je n'y fais pas la moindre attention.
CLOTEN.--Ce n'est pas là une réponse.
IMOGÈNE.--Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais que mon silence ne vous autorisât à dire que je cède. Laissez-moi en paix, je vous prie.--A ne vous rien cacher, je répondrai sans plus de courtoisie à toutes vos plus tendres prévenances. Un homme de votre pénétration devrait apprendre la discrétion quand on la lui enseigne.
CLOTEN.--Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait un péché; je n'en ferai rien.
IMOGÈNE.--Les sots ne sont pas des fous.
CLOTEN.--Me traitez-vous de sot, moi?
IMOGÈNE.--Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez patient et je ne serai plus folle; alors nous serons guéris tous les deux.--Je suis fâchée, seigneur, que vous me forciez d'oublier les manières d'une femme bien élevée, en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes, apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que je vous déclare, au nom de la vérité, que je ne me soucie pas de vous, et suis si près de manquer de charité que je vous hais (ce dont je m'accuse); j'aurais mieux aimé que vous l'eussiez senti que de me le faire dire.
CLOTEN.--Vous manquez à l'obéissance que vous devez à votre père; car l'engagement dont vous prétendez être liée avec ce misérable élevé par charité, nourri de plats froids et des restes de la cour, n'est pas un engagement; non, ce n'en est pas un. Il peut être permis aux gens de basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?) d'enchaîner leurs âmes dans les noeuds qu'ils ont tissés eux-mêmes; il n'y a pour toute conséquence que des marmots et la misère. Mais vous êtes privée de cette liberté par l'importance de la couronne, et vous n'avez pas le droit d'en souiller le précieux éclat avec un vil esclave digne de porter la livrée et les vieux habits d'un maître;--avec un valet, et moins encore.