LA REINE.--Non; soyez-en sûre, ma fille, vous ne trouverez jamais en moi, comme on le reproche à la plupart des marâtres, un oeil malveillant pour vous. Vous êtes ma captive; mais votre geôlière vous confiera les clefs qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitôt que je pourrai fléchir le courroux du roi, on me verra plaider votre cause; mais le feu de la colère est encore en lui; et il serait à propos de vous soumettre à son arrêt, avec toute la patience que votre prudence pourra vous inspirer.
POSTHUMUS.--Si Votre Majesté le trouve bon, je partirai d'ici aujourd'hui.
LA REINE,--Vous connaissez le danger.--Je vais faire un tour dans les jardins, compatissant aux angoisses des amours qu'on traverse, quoique le roi ait ordonné de ne pas vous laisser ensemble.
(Elle sort.)
IMOGÈNE.--O feinte complaisance! Comme ce tyran sait caresser au moment où elle blesse! Mon cher époux, je crains un peu la colère de mon père, mais, soit dit sans blesser mes devoirs sacrés envers lui, je ne redoute rien des effets de sa colère sur moi. Il vous faut partir; et moi je soutiendrai ici à toute heure le trait de ses regards irrités, n'ayant rien qui me console de vivre, si ce n'est la pensée qu'il existe dans le monde un trésor que je puis revoir encore.
POSTHUMUS.--Ma reine! mon amante! Ah! madame, ne pleurez plus; si vous ne voulez m'exposer à me faire soupçonner de plus de faiblesse qu'il ne convient à un homme. Je veux être l'époux le plus fidèle, qui jamais ait engagé sa foi. Ma résidence sera à Rome, chez un nommé Philario, qui fut l'ami de mon père; moi, je ne le connais que par lettres. Écrivez-moi là, ô ma reine! mes yeux en dévoreront les mots que vous enverrez, dût l'encre être de fiel.
(La reine entre.)
LA REINE.--Abrégez, je vous prie. Si le roi survenait, je ne sais pas où s'arrêterait sa colère contre moi. (À part.) Cependant je saurai diriger ici sa promenade; je ne l'offense jamais qu'il ne paye mes offenses pour nous réconcilier; il achète chèrement tous mes torts.
(Elle sort.)
POSTHUMUS.--Quand nous passerions à nous dire adieu tout le temps qui nous reste encore à vivre, la douleur de nous séparer ne ferait qu'augmenter... Adieu.