SCÈNE I
Une grande plaine qui sépare le camp des Romains du camp des Bretons.
POSTHUMUS entre, un mouchoir sanglant à la main.
POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai; car c'est moi qui ai souhaité de te voir teint de cette couleur. Vous, époux, si vous suiviez tous mon exemple, combien égorgeraient, pour une petite déviation du bon chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh! Pisanio! un bon serviteur n'exécute pas tous les ordres de son maître: il n'est obligé d'obéir qu'à ceux qui sont justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes fautes, je n'aurais pas vécu pour commander ce crime. Vous eussiez alors conservé la noble Imogène pour qu'elle pût se repentir, et vous m'auriez frappé, moi, malheureux, bien plus digne qu'elle de votre vengeance. Mais, hélas! il est des êtres que vous enlevez d'ici pour de légères faiblesses; c'est par amour et pour leur éviter de nouvelles chutes, tandis que vous permettez à d'autres d'entasser crime sur crime, toujours de plus en plus noirs, et vous les rendez ensuite odieux à eux-mêmes, pour le bien de leurs âmes. Mais Imogène est à vous. Accomplissez vos décrets, et accordez-moi le bonheur de m'y soumettre.--Je suis entraîné dans ce camp au milieu de la noblesse italienne, pour combattre contre le royaume de ma princesse. Bretagne, j'ai tué ta maîtresse, je ne te porterai pas d'autres coups. Écoutez donc avec patience, bons dieux, mon dessein. Je veux me dépouiller de ces habits italiens, et me vêtir comme un paysan anglais: c'est ainsi que je vais combattre contre le parti avec lequel je suis venu. Ainsi je veux mourir pour toi, Imogène, pour toi dont le souvenir, chaque fois que je respire, me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet de pitié plutôt que de haine, j'affronterai les dangers en face. Je veux montrer aux hommes plus de valeur que mes habits n'en promettront. Dieux! rassemblez en moi toute la force des Léonati pour faire honte aux usages du monde, je veux être le premier à mettre à la mode plus de mérite à l'intérieur et moins à l'extérieur; je veux être le premier à être plus grand par mon courage que par mes vêtements.
(Il sort.)
SCÈNE II
Même lieu.
LUCIUS et IACHIMO, d'un côté, s'avancent à la tête de l'armée romaine; l'armée anglaise se présente de l'autre pour leur disputer le passage. POSTHUMUS paraît le dernier, à la suite des Bretons, vêtu comme un pauvre soldat.
(Fanfares guerrières. Les deux armées défilent et s'éloignent. Une escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: celui-ci est vainqueur; il désarme Iachimo et le laisse.)
IACHIMO.--Le poids du crime qui pèse sur ma conscience m'ôte le courage. J'ai calomnié une dame, la princesse de ce pays; l'air que j'y respire la venge en m'ôtant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre métier? Les honneurs et la chevalerie, quand on les porte comme moi, ne sont plus que des titres d'infamie. Bretagne, si tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que lui remporte sur nos grands seigneurs, voici quelle est la différence: à peine sommes-nous des hommes, et vous êtes des dieux.