Note 44:[ (retour) ] On croyait très-fermement, au temps de Shakspeare, que les soupirs usaient la vie. On lit dans les Discours tragiques de Fenton (1579): «Pourquoi n'arrêtez-vous pas à temps la source de ces brûlants soupirs qui ont déjà mis votre corps à sec de toutes les humeurs salubres dont la nature l'avait pourvu pour donner du suc à vos entrailles et à vos secrets ressorts?» Ailleurs encore, dans Henri VI, Shakspeare a dit «des soupirs qui consument le sang.» Ici, cette croyance, plus ou moins scientifique, complique bizarrement et termine par un vrai noeud gordien les observations de moraliste où Shakspeare vient de se complaire. Ne dirait-on pas d'abord un commentaire sur Hamlet lui-même, mis par inadvertance dans la bouche du roi, son ennemi? Ce «je veux» qui, de retards en retards, s'exténue et se réduit à un «je devrais,» c'est le premier thème. Puis les projets dépensés en paroles sont comparés aux remords dépensés en regrette; oublions vite Hamlet, il ne s'agit plus d'un contemplateur qui rêve au lieu d'agir: il s'agit du mauvais sujet qui soupire au lieu de se corriger, s'enfonçant et se perdant d'autant plus en ses fautes qu'il vient, en les condamnant un instant, de se mettre mieux à l'aise envers sa conscience. Est-ce tout? Non; encore un soubresaut d'imagination! Aussi vite que la pensée de Shakspeare a couru de l'irrésolution dans la vie pratique à la mollesse dans la vie morale, aussi vite passe-t-elle maintenant à un fait de la vie physique, à une doctrine des médecins d'alors, au soulagement pernicieux des soupirs qui ne dégonflent le coeur qu'en appauvrissant le sang. Il y a là, en un vers et demi, deux comparaisons si brusquement lancées que l'esprit du lecteur, étourdi et comme étranglé parce double coup de lazzo, s'arrête et chancelle.
LAERTES.—Je lui couperais la gorge dans l'église même.
LE ROI.—Aucun lieu, à vrai dire, ne devrait être un sanctuaire pour le meurtre. La vengeance ne devrait pas avoir de bornes. Mais, brave Laërtes, voulez-vous faire ceci? Tenez-vous enfermé dans votre chambre. Hamlet revenu apprendra que vous êtes aussi de retour; nous mettrons en avant des gens qui vanteront votre talent et donneront un nouveau lustre à la réputation que ce Français vous a faite; nous vous amènerons l'un en face de l'autre, et il y aura des paris établis sur vos têtes. Lui qui est distrait, fort généreux, innocent de tout artifice, il n'examinera pas les fleurets. De sorte que vous pourrez sans peine, ou avec un peu de ruse, choisir une épée non émoussée, et, par un coup de secrète adresse, lui payer tout pour votre père.
LAERTES.—C'est ce que je ferai; et, dans ce dessein, je veux oindre mon épée. J'ai acheté d'un charlatan un onguent si meurtrier, que vous avez seulement à y plonger votre couteau, et s'il vient ensuite à tirer une goutte de sang, il n'est au monde cataplasme si rare, fût-il composé de tous les simples qui ont le plus de vertu sous les rayons de la lune, qui puisse sauver de la mort un être que vous auriez seulement égratigné. Ma pointe sera touchée de cette peste, afin que, si je pique légèrement, ce soit la mort.
LE ROI.—Pensons encore çà ceci, pesons bien quels agencements de temps et de moyens peuvent convenir à notre plan. Si ceci échouait, si une exécution manquée devait laisser voir notre dessein, il vaudrait mieux ne l'avoir point essayé. Notre projet doit donc avoir une arrière-garde, un second qui tienne encore, si celui-ci se brise à l'épreuve. Doucement... voyons un peu... nous ferons un pari solennel sur le savoir-faire de chacun de vous...... j'y suis.....Lorsque, par votre assaut, vous serez échauffés et altérés (poussez les bottes plus violemment pour qu'il en soit ainsi), et lorsqu'il demandera à boire, je lui aurai préparé une coupe à cet effet; et si, par hasard, il a échappé à votre fer empoisonné, qu'il la goûte seulement, nos efforts pourront s'en tenir là! Mais arrêtez; quel est ce bruit? (La reine entre.) Qu'est-ce donc, ma chère reine?
LA REINE.—Toujours, sur les talons d'un malheur, marche un autre malheur, tant ils se suivent de près!... Votre soeur est noyée, Laërtes.
LAERTES.—Noyée! Oh! où donc?
LA REINE,—Il y a, au bord du ruisseau, un saule qui réfléchit son feuillage blanchâtre dans le miroir du courant; elle était là, faisant de fantasques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites, et de ces longues fleurs pourpres que nos bergers licencieux nomment d'un nom plus grossier, mais que nos chastes vierges appellent des doigts de morts. Et là, comme elle grimpait pour attacher aux rameaux pendants sa couronne d'herbes sauvages, une branche ennemie se rompit; alors ses humbles trophées, et elle-même avec eux, tombèrent dans le ruisseau qui pleurait. Ses vêtements s'enflent et s'étalent; telle qu'une fée des eaux, ils la soutiennent un moment à la surface; pendant ce temps elle chantait, des lambeaux de vieilles ballades, comme désintéressée de sa propre détresse, ou comme une créature née et douée pour cet élément. Mais cela ne pouvait durer longtemps; si bien qu'enfin, la pauvre malheureuse! ses vêtements, lourds de l'eau qu'ils buvaient, l'ont entraînée de ses douces chansons à une fangeuse mort.
LAERTES.—Hélas! elle est donc noyée!
LA REINE.—Noyée! noyée!