PREMIER PAYSAN.—Doit-elle être enterrée en terre chrétienne, celle qui volontairement est allée chercher son salut?
SECOND PAYSAN.—Je te dis que oui; creuse donc sa fosse tout de suite. Le coroner a tenu séance sur elle et a conclu à la sépulture chrétienne.
PREMIER PAYSAN.—Comment cela se peut-il, à moins qu'elle ne se soit noyée en un cas de légitime défense?
SECOND PAYSAN.—Eh bien! c'est ce qu'on a reconnu.
PREMIER PAYSAN.—Non, cela doit être un cas de personnelle offense; cela ne peut être autrement. Car voici où gît la question: si je me noie volontairement, cela constitue un acte; or un acte se divise en trois branches, qui sont: agir, faire et accomplir. Ergo, elle s'est noyée volontairement.
SECOND PAYSAN.—Bien! mais écoutez-moi, bonhomme de fossoyeur.
PREMIER PAYSAN.—Permettez. Ici passe l'eau; bien. Là se tient l'homme; bien. Si l'homme va à l'eau et se noie,—qu'il le veuille ou non,—c'est parce qu'il y va qu'il se noie; remarquez bien ceci. Mais si l'eau vient à lui et le noie, il ne se noie point lui-même: ergo, celui qui n'est point coupable de sa propre mort n'a point abrégé sa propre vie.[46]
Note 46:[ (retour) ] Shakspeare ici tourne en ridicule les subtilités de la logique judiciaire de son temps. On trouve dans les Commentaires de Plowden un procès qui semble lui avoir servi de thème. Sir James Haie s'étant suicidé en se noyant dans une rivière, il s'agissait de décider si un bail dont il jouissait devait continuer à courir au profit de sa veuve, ou bien, à cause du suicide, passer au profit de la Couronne; et le sergent Walsh raisonnait ainsi—«L'action consiste en trois parties: la première partie est la conception, qui est l'acte de l'esprit se repliant et méditant pour savoir s'il convient ou s'il ne convient pas de se noyer et quelles sont les façons de le faire; la seconde partie est la résolution qui est l'acte de l'esprit se déterminant à se détruire et à le faire, spécialement de telle ou telle façon; la troisième partie est l'accomplissement, qui est l'exécution de ce que l'esprit s'est déterminé à faire. Et cet accomplissement consiste, encore en deux parties, qui sont le commencement et la fin: le commencement est la perpétration de l'acte qui cause la mort, et la fin est la mort, qui est seulement une conséquence de l'acte, etc., etc.» Voyez encore si les juges Weston, Anthony Brown et lord Dyer ne se montrèrent pas eux-mêmes, dans leurs considérants, aussi puérilement pointilleux que le sergent Walsh ou le paysan de Shakspeare: «Sir James Haie est mort,» dirent-ils, «et comment en vint-il à mourir? par noyade, peut-on répondre. Et qui est-ce qui l'a noyé? Sir James Haie. Et quand l'a-t-il noyé? De son vivant. De sorte que sir James Haie étant en vie a causé le décès de sir James Haie, et l'acte du vivant fut la mort du défunt. La raison veut, par conséquent, que l'on punisse de cette offense le vivant qui l'a commise, et non le mort, etc., etc.» En vérité, Shakspeare n'a pas exagéré.
SECOND PAYSAN.—Mais est-ce la loi?
PREMIER PAYSAN.—Oui, pardieu! c'est la loi, la loi touchant l'enquête du coroner.