Note 8:[ (retour) ] Le caviar, connu depuis peu des Anglais au temps de Shakspeare, faisait les délices des gourmets raffinés, et Ben Jonson a souvent tourné en ridicule l'importance de ces friandises exotiques, anchois, macaroni, caviar, etc.
Note 9:[ (retour) ] Les commentateurs sont une race d'hommes à part et capables de tout; il faut être convaincu de cela par avance pour en croire ses yeux, quand on voit un des plus savants et plus fervents interprètes anglais de Shakspeare prétendre qu'il n'y a point d'ironie dans les remarques de Hamlet que nous venons de traduire, ni de parodie dans les tirades qui vont suivre. Autant dire que Molière était de l'avis de Philinte, et non de l'avis d'Alceste, à propos du sonnet d'Oronte. On verra plus loin (acte III, sc. II) ce que Shakspeare pensait des acteurs emphatiques. Ici nous avons son opinion sur les écrivains ampoulés et précieux. Que Shakspeare lui-même soit parfois tombé, en courant, dans quelques-uns des défauts qu'il raille ainsi, on doit l'avouer; mais on n'en doit pas conclure que, de sang-froid, et chez les autres, il ait admiré ces défauts systématiquement entassés et sans aucune beauté qui les compensât. Chacun des éloges mis ici dans la bouche de Hamlet est une contre-vérité sous la plume de Shakspeare. Hamlet annonce comme simples et mesurés les vers où Shakspeare a imité la violence et les faux ornements du style à la mode. A quel point l'intention est satirique et son imitation exacte, on en peut juger par ce fragment de la pièce qu'il a parodiée: Didon, reine de Carthage, tragédie de Christophe Marlowe et de Thomas Nash. Ænée raconte à Didon comment Pyrrhus, dans le palais royal de Troie, répondit aux larmes de Priam et d'Hécube: «N'étant pas du tout ému, souriant de leurs larmes, ce boucher, tandis que Priam tenait encore les mains levées, lui marcha sur la poitrine, et de son épée lui fit voler les mains.... Aussitôt la reine frénétique sauta aux yeux de Pyrrhus, et, se suspendant par les ongles à ses paupières, prolongea un peu la vie de son époux; mais à la fin les soldats la tirèrent par les talons et la balancèrent, haletante, dans le vide qui envoya un écho au roi blessé; alors celui-ci souleva du sol ses membres alités et aurait voulu se colleter avec le fils d'Achille, oubliant à la fois son manque de forces et son manque de mains. Pyrrhus le dédaigne; il balaye autour de lui, avec son épée, dont le choc a fait tomber le vieux roi, et depuis le nombril jusqu'à la gorge, d'un seul coup, il fend le vieux Priam. Au dernier soupir du mourant, la statue de Jupiter commença à baisser son front de marbre, comme en haine de Pyrrhus et de sa méchante action; mais lui, insensible, il prit le drapeau de son père, le plongea dans le sang froid et glacé du vieux roi, et courut eu triomphe vers les rues; il ne put passer à cause des hommes tués: alors, appuyé sur son épée, il se tint aussi immobile qu'une pierre, contemplant le feu dont brûlait la riche Ilion.» Mais, n'êtes-vous pas de l'avis de Didon qui s'écrie, dès que les mains de Priam sont coupées: «Oh! arrêtez.... Je n'en puis entendre davantage?»
Ce n'est pas cela; cela commence par Pyrrhus.
Le hérissé Pyrrhus, dont les armes de sable, noires comme son projet, ressemblaient à la nuit quand il était couché dans le sinistre cheval, porte maintenant ces redoutables et noires couleurs barbouillées d'un blason plus lugubre: de pied en cap, maintenant il est tout gueules, horriblement colorié du sang des pères, des mères, des filles, des fils, cuit et empâté par les rues brûlantes qui prêtent une tyrannique et damnée lueur au meurtre de leur seigneur et maître. Rôti dans son courroux et dans ces flammes, et ainsi bardé de caillots coagulés, avec des yeux semblables à des escarboucles, l'infernal Pyrrhus cherche le vieil ancêtre Priam....»
Continuez, à présent.
POLONIUS.—Devant Dieu! mon seigneur, bien déclamé, avec bon accent et bon discernement!
LE PREMIER COMÉDIEN.—Bientôt il le trouve lançant des coups trop courts aux Grecs; son antique épée, rebelle à son bras, demeure où elle tombe et désobéit au commandement. Inégal adversaire, Pyrrhus pousse à Priam; dans sa rage, il frappe à côté; mais rien qu'au sifflement et au vent de sa féroce épée, le père énervé tombe. Alors l'insensible Ilion, qu'on dirait ému par ce coup, s'affaisse sur sa base avec ses sommets enflammés, et, avec un hideux fracas, fait prisonnière l'oreille de Pyrrhus; car voici: son épée qui allait s'abattant sur la tête, blanche comme le lait, du respectable Priam, sembla adhérer à l'air et s'y fixer. Pyrrhus donc, ainsi qu'un tyran en peinture, s'arrêta, et comme s'il eût été une personne neutre en présence de sa volonté et de ses intérêts, il ne fit rien. Mais comme nous voyons souvent, à l'approche de quelque orage, un silence dans les cieux, les nuées arrêtées, les hardis aquilons sans parole, et, au-dessous, le globe aussi muet que la mort, et tout à coup l'effroyable tonnerre déchirant toute la contrée; ainsi, après cette pause de Pyrrhus, un réveil de vengeance le ramène à l'oeuvre, et jamais les marteaux des Cyclopes ne tombèrent sur l'armure de Mars, forgée pour être mise à l'épreuve de l'éternité, avec moins de remords que l'épée sanglante de Pyrrhus ne tombe maintenant sur Priam. Hors d'ici, hors d'ici, toi, prostituée, ô Fortune! Et vous tous, ô dieux! assemblés en synode général, ôtez-lui son pouvoir; brisez tous les rayons et toutes les jantes de sa roue, et faites-en rouler le moyeu arrondi sur la pente des collines du ciel, aussi bas que chez les démons!
POLONIUS.—Ce discours est trop long.
HAMLET.—Il ira chez le barbier en même temps que votre barbe. Je t'en prie, continue; il lui faut quelque gigue ou quelque conte de mauvais lieu; sans cela il s'endort; continue. Passons à Hécube.
LE PREMIER COMÉDIEN.—Mais celui (ah! malheur!) qui aurait vu la reine encapuchonnée...