LE PROLOGUE.—Pour nous et pour notre tragédie, nous agenouillant ici devant votre clémence, nous implorons de vous audience et patience.[20]
Note 20:[ (retour) ] L'idée première de cette scène n'est pas de Shakspeare. Avant lui, le poëte Kid, dans sa pièce intitulée la Tragédie espagnole, avait mêlé et fait concourir à l'action principale une autre représentation théâtrale; voici comment: Hiéronimo, vieux maréchal espagnol, a un fils qui est assassiné, mais dont il ne connaît pas les assassins: il se lamente et il cherche, il croit découvrir et hésite encore; enfin la maîtresse de son fils lui révèle les coupables, et pour s'assurer une vengeance éclatante, il complote avec la jeune femme de donner au roi d'Espagne le divertissement d'une tragédie où les meurtriers auront des rôles et trouveront la mort. Le plan s'exécute: Hiéronimo et Belimpéria tuent leurs ennemis, Belimpéria se tue elle-même, toute la cour applaudit le jeu terriblement naturel des acteurs, et alors Hiéronimo s'avance, montre le cadavre de son fils, et le dénoûment de la tragédie devient ainsi celui du drame.—Cela seul suffirait à prouver que Shakspeare a imité Kid, tout en remaniant son idée; mais il y a d'autres ressemblances encore entre les deux pièces: «Je retrouve dans le caractère de Hiéronimo le germe de celui de Hamlet,» écrivait récemment M. Alfred Mézières, dans ses savantes et élégantes études sur les contemporains de Shakspeare; «comme Hamlet, le vieux maréchal espagnol poursuit la vengeance d'un meurtre dont il ne connaît pas avec certitude les auteurs; comme lui, il doute, il hésite; comme lui, il simule la folie pour s'instruire et pour cacher ses projets, en même temps qu'il en éprouve quelquefois les transports par l'excès de son désespoir. Leur démence est une ruse, mais par instants elle devient réelle. Il y a de l'habileté dans leur conduite et de l'égarement dans leur pensée. L'un se sert de la petite pièce, jouée dans la grande, pour amener le dénoûment, l'autre pour convaincre les meurtriers de leur crime. Mais au fond le procédé est le même; si Shakspeare en a tiré un plus grand parti, Kid l'a employé le premier.» (Magasin de librairie, 10 février 1859.)
HAMLET.—Est-ce là un prologue, ou la devise d'une bague?
OPHÉLIA.—C'est bref, mon seigneur.
HAMLET.—Comme l'amour d'une femme.
(Un roi et une reine entrent.)
LE ROI DE LA COMÉDIE.—Trente fois le chariot de Phébus a fait le tour entier du bassin salé de Neptune et du sol arrondi de Tellus, et trente fois douze lunes, de leur splendeur empruntée, ont marqué autour du monde douze fois trente étapes du temps, depuis que l'amour a uni nos coeurs, et l'hymen nos mains, par la réciprocité des liens les plus sacrés.
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Ah! puissent le soleil et la lune nous faire encore compter leurs voyages en aussi grand nombre, ayant que c'en soit fait de l'amour! mais, malheureuse que je suis! vous êtes si malade depuis quelque temps, si loin de l'allégresse et de votre ancienne façon d'être, que je suis défiante à votre sujet. Cependant, quoique je me défie, cela ne doit en rien, mon seigneur, vous décourager: car les craintes et les tendresses des femmes vont par égales quantités, pareillement nulles, ou pareillement extrêmes. Maintenant, ce qu'est mon amour, l'expérience vous l'a fait connaître, et la mesure de mon amour est celle de ma crainte aussi. Là où l'amour est grand, les plus petits soupçons sont une crainte; là où les petites craintes deviennent grandes, là croissent les grandes amours.
LE ROI DE LA COMÉDIE.—Oui, vraiment, mon amour, je dois te dire adieu, et bientôt sans doute; mes forces actives renoncent à accomplir leurs fonctions; et toi, tu resteras en arrière, à vivre en ce monde si beau, honorée, chérie; et peut-être un autre aussi tendre sera-t-il, par toi, comme époux.....
LA REINE DE LA COMÉDIE.—Ah! supprimez le reste! Un tel amour, dans mon sein, ne pourrait être qu'une trahison. Un second époux, ah! que je sois maudite en lui! Nulle n'épousa le second sans avoir tué le premier.