Note 24:[ (retour) ] C'est à-dire: «Par mes mains,» et sans doute Hamlet les tend à Rosencrantz. La singulière périphrase dont il se sert vient du catéchisme anglais, qui enseigne au catéchumène, parmi ses devoirs envers son prochain, à abstenir ses mains du pillage et du vol (picking and stealing).

ROSENCRANTZ.—Mon bon seigneur, quelle est la cause de votre trouble? C'est assurément fermer la porte à votre propre délivrance que de refuser vos chagrins à votre ami.

HAMLET.—Monsieur, ce qui me manque, c'est de l'avancement.

ROSENCRANTZ.—Gomment cela se peut-il, lorsque vous avez la voix du roi lui-même, en gage de votre succession à la couronne du Danemark?[25]

HAMLET.—Oui; mais «pendant que l'herbe pousse...;[26]» le proverbe lui-même s'est un peu moisi. (Des comédiens et des joueurs de flageolets entrent.) Ah! les joueurs de flageolets! Voyons-en un. (À Guildenstern.) Me retirer avec vous! Pourquoi tourner autour de moi, et flairer ma piste comme si vous vouliez me pousser dans un piège?

Note 25:[ (retour) ] En Danemark, comme dans la plupart des royaumes goths, la royauté était élective; mais c'était la coutume, quand le roi mourait, de choisir son successeur d'après ses conseils et dans sa famille. Bien des détails, dans Hamlet, attestent cette nature complexe de la monarchie danoise. Si elle n'avait pas été jusqu'à un certain point élective, l'oncle de Hamlet n'aurait pu garder à sa cour son neveu frustré; Laërte ne parlerait pas à Ophélia de cette «grande voix du Danemark» qui doit régir la vie de Hamlet (acte I, scène III); Hamlet appellerait formellement son oncle usurpateur, au lieu de l'appeler: «celui qui s'est glissé entre l'élection et mes espérances» (acte V, scène II); il ne prédirait pas, en mourant, que «le choix va tomber sur le jeune «Fortinbras» (acte V, scène n). D'autre part, si la monarchie danoise n'avait pas été jusqu'à un certain point héréditaire, le roi ne dirait pas à Hamlet: «Vous êtes le plus proche de notre «trône» (acte I, scène II); le jeune étudiant de Wittemberg n'aurait point eu de chances à perdre ni de titres à réclamer; et quand les séditieux veulent porter Laërte au trône (acte IV, scène v), le messager ne dirait pas que «l'antiquité est oubliée et la coutume méconnue;» enfin si, en Danemark, la déclaration du dernier roi n'avait pas influé, par force d'habitude et presque de loi, sur l'élection du roi nouveau, il ne serait pas ainsi question, ici même, des promesses faites à Hamlet par son oncle, et Hamlet, quand il meurt (acte V, scène II), ne songerait pas à donner sa voix à Fortinbras, pour lequel elle n'a de prix que comme acte de cette autorité d'un instant dont Hamlet a été à demi investi par les promesses et la mort de Claudius. Shakspeare n'a jamais perdu de vue la triple source du pouvoir royal chez les Danois: élection populaire, demi-hérédité, suffrage du roi défunt. Shakspeare est rempli d'ignorance, de distractions historiques, d'anachronismes; mais quand il sait bien un fait, et une fois qu'il l'a fait entrer dans son drame, ce fait devient comme un personnage du drame et s'y meut sans effort et s'y retrouve partout. L'exemple que nous venons d'en donner nous a paru assez concluant pour être donné tout au long.

Note 26:[ (retour) ] Ce proverbe que Hamlet n'achève pas était: «Pendant que l'herbe pousse, le cheval affamé maigrit.» Cachant, sous une impatience ambitieuse, son impatience de se venger, Hamlet va avouer que son oncle, à son gré, vit trop longtemps; tout en dissimulant, il va se trahir; il s'échappe à demi; mais il s'arrête, il tourne court, et Rosencrantz est déjoué.

GUILDENSTERN.—Ah! mon seigneur, si mes devoirs envers le roi me rendent trop hardi, c'est aussi mon amour pour vous qui me rend importun.

HAMLET.—Je n'entends pas bien cela. Voulez-vous jouer de cette flûte?

GUILDENSTERN.—Mon seigneur, je ne puis.