HENRI.--Oui, je vous l'ai dit, et je l'ai vu mort, sans respiration, et sanglant sur la poussière.--Es-tu vivant ou n'es-tu qu'une illusion qui se joue de nos yeux? Je te prie, parle-nous. Nous n'en croirons pas nos yeux sans le témoignage de nos oreilles.--Tu n'es pas ce que tu parais.
FALSTAFF.--Non, cela est certain. Je ne suis pas un homme double, mais si je ne suis pas Jean Falstaff, je ne suis qu'un Jean. (Jetant le corps de Percy à terre.) Voilà Percy: si votre père veut me donner quelque récompense honorable, à la bonne heure: sinon, qu'il tue lui-même le premier Percy qui viendra l'attaquer. Je m'attends à être fait duc ou comte; c'est ce dont je puis vous assurer.
HENRI.--Comment? C'est moi-même qui ai tué Percy; et toi, je t'ai vu mort.
FALSTAFF.--Toi? mon Dieu, mon Dieu, comme ce monde est adonné au mensonge.--Je conviens avec vous que j'étais par terre, et sans haleine, et lui aussi. Mais nous nous sommes relevés tous deux au même instant, et nous nous sommes battus pendant une grande heure, sonnée à l'horloge de Shrewsbury. Si l'on veut m'en croire, à la bonne heure; sinon, le péché en demeurera à la charge de ceux qui devraient récompenser la valeur; je veux mourir si ce n'est pas moi qui lui ai porté cette blessure que vous lui voyez à la cuisse. Si l'homme était encore en vie et qu'il osât me démentir, je lui ferais avaler un pied de mon épée.
LANCASTRE.--C'est bien là le conte le plus étrange que j'aie jamais entendu.
HENRI.--C'est que c'est bien, mon frère, le plus étrange compagnon.... Allons, porte avec honneur ton fardeau sur ton dos. Pour moi, si un mensonge peut t'être bon à quelque chose, je te promets de le dorer des plus belles paroles que je puisse trouver. (On sonne la retraite.) Les trompettes sonnent la retraite: la journée est à nous. Venez, mon frère: allons jusqu'au bout du champ de bataille et voyons lesquels de nos amis sont morts, et lesquels survivent.
(Sortent le prince Henri et le prince Jean.)
FALSTAFF.--Je vais les suivre, comme on dit, pour la récompense; que celui qui me récompensera soit récompensé du ciel!--Si je deviens plus grand, je deviendrai moindre, car je me purgerai. Je quitterai le vin d'Espagne, et je vivrai proprement et honnêtement comme un noble doit vivre.
(Il sort emportant le corps d'Hotspur.)