(Entre Pistol.)
FLUELLEN.--Le voilà.
PISTOL.--Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d'Exeter a beaucoup d'amitié pour toi.
FLUELLEN.--Moi, j'en remercie Dieu; il est vrai que j'ai mérité d'avoir quelque part dans son amitié.
PISTOL.--Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un sort cruel et par un tour furieux de l'inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule sans fin....
FLUELLEN.--Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune est aveugle: et on la peint aussi avec une roue, pour vous faire voir, et c'est la morale qu'il en faut tirer, qu'elle tourne toujours et qu'elle est inconstante, et qu'elle n'est que mutabilités et vicissitudes: et son pied, voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule, roule, roule.... A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente description: la fortune, voyez-vous, est une excellente morale.
PISTOL.--La fortune est l'ennemie de Bardolph, et le regarde d'un mauvais oeil; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu: cela fait une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens; mais l'homme devrait en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet. Exeter a prononcé l'arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur: ainsi, va donc, et parle; le duc t'écoutera: empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d'un sou et d'une manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai reconnaissant de ce service.
FLUELLEN.--Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez dire.
PISTOL.--Allons, tant mieux pour vous.
FLUELLEN.--Certainement, Pistol, il n'y a pas là de quoi dire tant mieux; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter; car il faut observer la discipline.