WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.

BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste, l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le crime, et nous en absout.

WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d'un sujet.

LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore, si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d'un amas d'iniquités, vous accuserez le maître d'être l'auteur de la damnation de son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé de répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à la décider par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir comploté quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur damnation qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point, en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.

WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.

BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique je sois bien déterminé à me battre vigoureusement pour lui.

LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.

WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur coeur; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous n'en serons pas plus avancés.

LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à sa parole.

WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est s'exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de paon en guise d'éventail. «Vous ne vous fierez plus à sa parole.» Allons, sottise que vous avez dite là.