ALENÇON.--Froissart, un de nos compatriotes, rapporte que l'Angleterre n'enfantait que des Rolands et des Oliviers sous le règne d'Édouard III. Le fait est encore plus vrai de nos jours, car elle n'envoie pour combattre que des Samsons et des Goliaths. Un contre dix! De grands coquins maigres et efflanqués! qui aurait jamais cru qu'ils eussent tant de courage et d'audace?

CHARLES.--Abandonnons cette ville! Ce sont des forcenés, et la faim les rendra encore plus acharnés. Je les connais de vieille date: ils arracheront les remparts avec leurs dents plutôt que d'abandonner le siége.

RENÉ.--Je crois que, par quelque étrange invention, par quelque sortilége, leurs armes sont ajustées pour frapper sans relâche, comme des battants de cloche; autrement, ils ne pourraient jamais tenir aussi longtemps.--Si l'on suit mon avis, nous les laisserons ici.

ALENÇON.--Soit; laissons-les.

(Entre le bâtard d'Orléans.)

LE BATARD.--Où est le dauphin? J'ai des nouvelles pour lui.

LE DAUPHIN.--Bâtard d'Orléans, sois trois fois le bienvenu.

LE BATARD.--Il me semble que vos regards sont tristes, votre visage pâle. Est-ce la dernière défaite qui vous a fait ce mal? Ne vous découragez pas: le secours est proche: j'amène ici avec moi une jeune et sainte fille, qui, dans une vision que le Ciel lui a envoyée, a reçu l'ordre de faire lever cet ennuyeux siége et de chasser les Anglais de France. Elle possède l'esprit de prophétie bien mieux que les neuf Sibylles de Rome. Elle peut raconter le passé et l'avenir. Dites, la ferai-je entrer? Croyez-en mes paroles: elles sont certaines et infaillibles.

CHARLES.--Allez, faites-la venir. (Le bâtard sort.) Mais, pour éprouver sa science, René, prends ma place et fais le dauphin. Interroge-la fièrement; que tes regards soient sévères. Par cette ruse, nous sonderons son habileté.

(Entrent la Pucelle, le bâtard d'Orléans et autres.)