CATHERINE.--Cardinal, je suis prête à pleurer; mais dans l'idée que je suis une reine (ou du moins j'ai rêvé longtemps que je l'étais) et dans la certitude que je suis fille d'un roi, je veux changer mes larmes en traits de flamme.
WOLSEY.--Veuillez être patiente.
CATHERINE.--Je le serai quand vous serez humble; mais non auparavant, ou Dieu me punirait. Je crois, et j'ai de fortes raisons de le croire, que vous êtes mon ennemi, et je réclame ici la loi pour vous récuser; vous ne serez point mon juge; car c'est vous qui avez allumé ces charbons entre mon seigneur et moi. Que la rosée de Dieu puisse les éteindre! Je le répète de toute la force de mon âme, je vous déteste et récuse [8] pour mon juge, vous qu'encore une fois je regarde comme mon plus cruel ennemi, et que je ne crois nullement ami de la vérité.
Note 8:[ (retour) ] C'est la formule de récusation: Detestor et recuso.
WOLSEY.--Je déclare ici que ce discours est indigne de vous, madame, de vous qui jusqu'ici ne vous êtes jamais écartée de la charité, et qui avez toujours montré un caractère plein de douceur et une sagesse supérieure aux facultés d'une femme. Madame, vous me faites injure; je n'ai aucune haine contre vous, aucun sentiment injuste contre vous ni contre personne; tout, ce que j'ai fait jusqu'ici, et tout ce que je ferai dans la suite, a pour garantie une commission émanée du consistoire, de tout le consistoire de Rome. Vous m'accusez d'avoir soufflé les charbons: je le nie. Le roi est présent; s'il sait que mes paroles contredisent ici mes actions, combien il lui est aisé de confondre, et avec bien de la justice, ma fausseté! Oui, il le peut, aussi bien que vous avez pu accuser ma véracité. S'il est convaincu que je suis innocent de ce que vous m'imputez, il voit également que je ne suis pas à l'abri de votre injustice. Ainsi il dépend de lui d'y apporter remède, et le remède c'est d'éloigner ces pensées de votre esprit; et avant que Sa Majesté se soit expliquée sur ce point, je vous conjure, gracieuse dame, d'abjurer dans votre âme vos paroles et de n'y rien ajouter de pareil.
CATHERINE.--Milord, milord, je suis une simple femme, beaucoup trop faible pour lutter contre tous vos artifices; votre bouche est pleine de douceur et d'humilité; vous étalez l'extérieur humble et doux qui convient à vos fonctions et à votre ministère; mais votre coeur est gonflé d'arrogance, de haine et d'orgueil; votre fortune et les bontés de Sa Majesté vous ont fait agilement franchir les premiers degrés, et aujourd'hui vous voilà monté à une hauteur où le pouvoir est à vos ordres; vos paroles sont à votre service et secondent vos desseins, selon l'emploi qu'il vous plaît de leur imposer. Je dois vous dire que vous êtes beaucoup plus occupé de l'élévation de votre personne, que de la grandeur de vos fonctions spirituelles; je persiste à vous refuser pour mon juge, et ici en présence de vous tous, je fais mon appel au pape; je veux porter ma cause entière devant Sa Sainteté et être jugée par lui.
(Elle fait un salut au roi, et va pour sortir.)
CAMPEGGIO.--La reine est obstinée, rebelle à la justice; prompte à l'accuser, elle dédaigne de se soumettre à sa décision; cette conduite n'est pas louable: elle s'en va.
LE ROI HENRI.--Qu'on la rappelle.
LE CRIEUR.--Catherine, reine d'Angleterre, paraissez devant la cour.