LE ROI HENRI.--Mes nobles commères, vous avez été trop prodigues. Je vous en remercie de tout mon coeur; et cette jeune lady vous en remerciera aussi, dès qu'elle saura assez d'anglais pour cela.
CRANMER.--Écoutez-moi, Sire, car c'est le Ciel qui m'ordonne de parler; et que personne ne prenne pour flatterie les paroles que je vais prononcer; l'événement en justifiera la vérité.--Cette royale enfant (que le Ciel veille toujours autour d'elle!), quoique encore au berceau, promet déjà à ce pays mille et mille bénédictions que le temps fera éclore. Elle sera (mais peu d'hommes vivants aujourd'hui pourront contempler ses grandes qualités) un modèle pour tous les princes ses contemporains, et pour ceux qui leur succéderont. Jamais Shéba ne rechercha avec tant d'ardeur la sagesse, et l'aimable vertu, que le fera cette âme pure. Toutes les grâces souveraines qui concourent à former un être aussi auguste, avec toutes les vertus qui suivent les bons princes, seront doublées dans sa personne. Elle sera nourrie dans la vérité; les saintes et célestes pensées seront ses guides; elle sera chérie et redoutée; son peuple la bénira; ses ennemis trembleront devant elle comme un champ d'épis battus, et inclineront leur front dans la tristesse. Le bien va croître et prospérer avec elle; sous son règne tout homme mangera en sûreté, sous l'ombrage de sa vigne, les fruits qu'il aura plantés, et chantera à tous ses voisins les joyeux chants de la paix; Dieu sera vraiment connu; et ceux qui l'entoureront seront instruits par elle dans les voies droites de l'honneur; et c'est de là qu'ils tireront leur grandeur, et non de la noblesse du sang et des aïeux.--Et cette paix fortunée ne s'éteindra pas avec elle. Mais, ainsi qu'après la mort de l'oiseau merveilleux, le phénix toujours vierge, ses cendres lui créent un héritier, aussi beau, aussi admirable que lui; de même, lorsqu'il plaira au Ciel de l'appeler à lui dans cette vallée de ténèbres, elle transmettra ses dons et son bonheur à un successeur, qui, renaissant des cendres sacrées de sa gloire, égal à elle en renommée, s'élèvera comme un astre, et se fixera dans la même sphère. La paix, l'abondance, l'amour, la vérité et le respect qui auront été le cortège de cette enfant choisie se placeront auprès de son successeur et s'attacheront à lui comme la vigne. La gloire et la renommée de son nom se répandront et fonderont de nouvelles nations partout où le brillant soleil des cieux porte sa lumière.--Il fleurira, et, comme un cèdre des montagnes, il étendra ses rameaux sur toutes les plaines d'alentour.--Les enfants de nos enfants verront ces choses et béniront le Ciel.
LE ROI HENRI--Tu nous annonces des prodiges.
CRANMER.--Elle arrivera pour le bonheur de l'Angleterre à un âge avancé; une multitude de jours la verront régner; et il ne s'en écoulera pas un seul qui ne soit couronné par quelque action mémorable. Hélas! plût à Dieu que je ne visse pas plus loin, mais elle doit mourir, il le faut: il faut que les anges la possèdent à leur tour. Toujours vierge elle rentrera dans la terre comme un lis sans tache, et l'univers sera dans le deuil.
LE ROI HENRI.--O lord archevêque! c'est par toi que je viens de commencer d'exister; jamais avant la naissance de cette heureuse enfant, je n'avais encore possédé aucun bien. Ces oracles consolants m'ont tellement charmé, que, lorsque je serai dans les cieux, je serai encore jaloux de contempler ce que fait cette enfant sur la terre, et que je bénirai l'auteur de mon être.--Je vous remercie tous.--Je vous ai de grandes obligations, à vous, lord maire, et à vos dignes adjoints. J'ai reçu beaucoup d'honneur de votre présence, et vous me trouverez reconnaissant.--Lords, remettez-vous en marche.--Vous devez tous votre visite à la reine qui vous doit des remercîments; si elle ne vous voyait, elle en serait malade. Que dans ce jour nul ne pense qu'il ait aucune affaire à son logis; tous resteront avec moi. Ce petit enfant fait de ce jour un jour de fête.
(Tous sortent.)
ÉPILOGUE
«Il y a dix à parier contre un que cette pièce ne plaira pas à tous ceux qui sont ici. Quelques-uns viennent pour prendre leurs aises, et dormir pendant un acte ou deux; mais ceux-là nous les aurons, j'en ai peur, réveillés en sursaut par le bruit de nos trompettes; il est donc clair qu'ils diront, cela ne vaut rien: d'autres viennent pour entendre des railleries amères sur tout le monde, et crier, cela est ingénieux; ce que nous n'avons pas fait non plus. En sorte que, je le crains fort, tout le bien que nous devons espérer d'entendre dire de cette pièce aujourd'hui dépend uniquement de la disposition compatissante des femmes vertueuses; car nous leur en avons montré une de ce caractère. Si elles sourient, et disent la pièce ira bien, je sais qu'avant peu nous aurons pour nous ce qu'il y a de mieux en hommes; car il faut bien du malheur pour qu'ils s'obstinent à blâmer, lorsque leurs belles leur commandent d'applaudir.»
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.