(Les musiciens exécutent un morceau.)
(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)
CASSIUS.—Irez-vous voir l'ordre de la course?
BRUTUS.—Moi? non.
CASSIUS.—Je vous en prie, allez-y.
BRUTUS.—Je ne suis point un homme de divertissements; je n'ai pas tout à fait la vivacité d'Antoine. Que je ne vous empêche pas, Cassius, de suivre votre intention; je vais vous laisser.
CASSIUS.—Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne reçois plus de vos yeux ces regards de douceur, ces signes d'affection que j'avais coutume d'en recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous aime, une conduite trop froide et trop peu cordiale.
BRUTUS.—Ne vous y trompez point, Cassius: si mon regard s'est voilé, ce trouble de mon maintien ne porte que sur moi-même. Je suis tourmenté depuis quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées qui ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque bizarrerie à mes manières: mais que mes bons amis, au nombre desquels je vous compte, Cassius, n'en soient donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans cette négligence, sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-même, oublie de donner aux autres des témoignages de son amitié[10].
Note 10:[ (retour) ] Traduction de Voltaire:
Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets,
Des chagrins peu connus, ont changé mon visage;
Ils me regardent seul et non pas mes amis.
Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige:
Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même:
J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.
CASSIUS.—Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le sujet de vos peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon sein des pensées d'un haut prix, d'honorables méditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous voir votre propre visage?